Pourquoi y a-t-il autant de tueries par arme à feu aux États-Unis ?

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L’Amérique s’est encore réveillée avec la gueule de bois ce mercredi : une tuerie de masse, dix-sept morts et douze blessés, a été perpétrée dans un lycée près de Miami, par un ancien élève à la rancune tenace. Ce terrible scénario nous fait comme une impression de déjà-vu aux États-Unis. Columbine, Virginia Tech, Sandy Hook… autant d’écoles frappées à l’arme à feu, de manière intentionnelle, par des tueurs jeunes et sans passé criminel.

Alors que les tueries à l’arme à feu dans les écoles sont rarissimes en France, les États-Unis comptent 290 incidents liés aux armes en milieu scolaire depuis 2013 et, avec déjà dix-huit attaques depuis le début de l’année, les fusillades se sont transformées en routine infernale dans un espace improbable. Plus largement, on relève 11 650 morts par balle en 2017 et plus d’une fusillade a lieu chaque jour en moyenne aux USA.
Mais alors, comment expliquer un tel phénomène dans un pays qui n’est ni pris d’assaut par les Talibans ni sous dictature ? Les Américains abriteraient-ils plus de déséquilibrés et de criminels que les autres ? La raison est sans doute à chercher ailleurs…

• L’arme à feu fait partie de la culture américaine

Elle s’inscrit en fait dans la fondation même de la nation en 1776, lorsque les treize colonies d’Amérique font sécession de la Grande-Bretagne. Or, cette sécession, si elle est due en grande partie aux lourdes taxes imposées aux colons et à leur interdiction de s’étendre au-delà de la Proclamation Line, la frontière établie pour éviter les conflits avec les Amérindiens, est aussi motivée par la question des armes. L’Angleterre réprouve en effet le port d’armes tandis que les pionniers de l’Amérique le préconisent pour se protéger de ces étendues sauvages qu’ils ne maîtrisent pas encore. C’est ainsi que ce droit à porter les armes devient ni plus ni moins le 2e amendement de la Constitution de 1787, et entraîne la domination totale du territoire que nous connaissons aujourd’hui (quitte à mettre les territoires amérindiens à feu et à sang). Cet amendement résulte aussi, paradoxalement, d’une volonté démocratique, en plein mouvement des Lumières : il s’agit d’établir l’autorité de milices locales pour préserver la nation de la tyrannie avec un pouvoir trop centralisateur. Et par ce droit universel à porter l’arme, chaque citoyen se fait le garant de la défense des autres. Un état d’esprit du Far West qui se voudra nettement plus présent, au cours de l’histoire, dans les états du Sud. Les Sudistes ont ainsi aujourd’hui une véritable culture du fusil, et tendent à préférer un certain conservatisme par l’autodéfense et la confiance envers les autorités locales plutôt qu’en l’Etat fédéral. Ce qui n’est pas sans lien avec la guerre de Sécession entre les États du Nord et du Sud (1861-1865), à l’issue de laquelle un gouvernement nordiste est établi comme le grand vainqueur.
C’est sans nul doute en raison de cette revendication historique de liberté et de sécurité par les armes que ces dernières se sont banalisées aux États-Unis. Entre foires aux armes en famille, catalogues d’armes dans les boîtes aux lettres et entraînements au stand de tir avec les enfants, l’arme fait partie du quotidien pour un Américain. L’association Small arms survey estime même à 90 le nombre d’armes à feu pour 100 personnes ! Une banalisation qui, au vu des chiffres, a de redoutables conséquences.

• La législation sur les armes est très laxiste

Étant donné que c’est un droit reconnu par la Constitution, il n’est guère difficile de se procurer une arme aux États-Unis. Et si la Cour Suprême a statué qu’un particulier avait le droit de posséder une arme à feu dans le seul but de se défendre, l’interprétation de cette défense n’est pas très claire. Certes, il n’est pas permis de tirer à dans un but criminel, mais le principe de la Stand your ground law, qui permet d’utiliser la force lorsqu’il s’agit de défendre sa propriété ou son intégrité et d’obtenir une immunité de légitime défense face à toute poursuite pénale, peut être sujette à controverse. En 2012, George Zimmerman, alors patrouilleur pour le voisinage de son quartier de Stanford en Floride, suspecte un jeune homme noir du nom de Trayvon Martin de de rôder dangereusement dans le quartier. Ils ont une violente altercation, Zimmerman tire avec son arme et tue le jeune homme. Innocenté par la fameuse loi d’autodéfense alors que Trayvon Martin n’était ni armé ni connu des services de police, Zimmerman suscite un véritable tollé, qui se traduira par le mouvement Black lives matter, en réaction à la violence raciale. De fait, on compte aux États-Unis 123 Noirs abattus par la police en 2016, les tireurs étant en grande majorité innocentés au nom de l’autodéfense. Difficile de ne pas se demander si la législation n’autorise pas un certain sentiment d’impunité !
On pourrait objecter le fait que les tueries de masse si fréquentes aux États-Unis n’ont rien à voir avec l’autodéfense. Et si elles étaient la conséquence indésirable d’un autre aspect de la législation, celui du permis et des circonstances du port de l’arme ? Il faut savoir que les règles varient fortement en fonction des États, voire même des districts. Il est en fait très difficile de se procurer une arme dans l’état de New York, ou dans certains districts de Californie. En Floride, en revanche, la détention d’une arme est permise sous certaines conditions : cours de préparation, âge minimum et vérification du casier judiciaire. En Géorgie, ces conditions ne sont que très rapidement passées en revue et il est possible de porter son arme avec soi en toutes circonstances, à condition qu’elle soit placée dans un étui. Pour ce qui est du Texas, les démarches sont d’une simplicité déconcertante : tests d’habileté, numéro de sécurité sociale, empreintes digitales et papiers d’identité mais pas de permis de tir ni de vérification des antécédents. En Virginie, il est aussi possible d’avoir une arme gratuitement à l’ouverture d’un compte en banque.
Cette prolifération des armes n’est pas sans risque : à titre d’exemple, les États les plus permissifs sont ceux qui comptent le plus de fusillades dans les écoles, le Sud en tête avec 30 fusillades pour le Texas et 22 pour la Géorgie depuis 2013.

• La NRA est un puissant lobby

La National Rifle Association, organisme de protection civique créé en 1871, est aujourd’hui très puissante aux États-Unis. Avec des millions de membres à son actif, elle promeut les armes à feu dans le pays et soutient le second amendement de la Constitution comme un droit fondamental des Américains, n’étant pas sujet à interprétation négative. Mais la NRA ne se contente pas de garantir le droit constitutionnel, elle est aussi une association de libre échange commercial. Or l’industrie américaine des armes à feu est florissante, chez elle comme à l’étranger, avec environ 2, 5 milliards de dollars de chiffre d’affaires annuel. Et les tueries de masse, bien loin de faire chuter l’influence de la NRA, la rehaussent au contraire : face à ces massacres, elle soutient en effet avec ferveur l’idée que nombre de morts pourraient être évités si les victimes avaient les moyens de se défendre et donc d’être armées. C’est une des raisons pour lesquelles dans huit États américains, les enseignants et élèves ont droit au port dissimulé de l’arme dans les universités. Cette logique du serpent se mordant la queue fonctionne étonnamment bien. Ainsi, les Américains, très attachés à ce droit constitutionnel du port d’arme, ont tendance à affluer dans le sens de la NRA lorsqu’une tuerie est commise, craignant que les hommes politiques ne remettent en cause ce droit qui permet justement selon eux de se protéger des crimes.
Avec une opinion américaine favorable à 68%, la NRA est un lobby politique incontestable : un candidat en harmonie avec la politique de l’organisme pro-armes est sûr de s’attirer les voix de ses millions d’adhérents, dont la mobilisation est requise avec une grande efficacité. Sans compter qu’en conséquence de cette mobilisation, son budget est suffisamment important pour pouvoir financer les campagnes de personnalités politiques prônant la libre-circulation des armes. Et mieux que les simples élus locaux, la NRA a une influence légendaire au cœur-même du Congrès. C’est ainsi que toute personnalité éminente du pouvoir fédéral essayant de toucher à la loi sur les armes se fait immédiatement rembarrer. En 2012, après la terrible tuerie de Sandy Hook, provoquant la mort de vingt enfants dans une école primaire, Barack Obama tente de faire revoir la loi par le Congrès avec davantage de restrictions. Les sénateurs rejetant le projet de loi, cet échec sera perçu par Obama comme sa « plus grande frustration ». Or, dans le même temps, un certain Trump se dit favorable aux restrictions préconisées par Obama. Il doit pourtant changer de discours lors de sa campagne présidentielle en 2016, faisant cette déclaration fracassante à propos des attentats de Paris, qui hallucine la France : « S’il y avait eu des armes de l’autre côté, je vous promets qu’il n’y aurait jamais eu 130 morts ! ». Pas de doute, la tornade NRA est passée.
Mais attention, cet organisme ne se pose évidemment pas en promoteur de la violence : il encourage un usage appliqué des armes à feu, propose des cours de sécurité et s’oppose à la détention d’une arme par un ancien criminel. Cependant, sa vaste campagne de communication (télé, internet) et de lobbying s’avère suffisamment payante pour plonger la politique et les mentalités américaines dans un immobilisme critique, au vu du nombre incalculable de fusillades mortelles.

• Un climat de paranoïa ?

Les paradoxes ne manquent pas dans le pays du tout-est-possible : alors que le premier président noir est élu en 2008, marquant un tournant dans l’histoire des États-Unis, le passé semble pourtant les rattraper huit ans plus tard avec l’élection d’un président aux positions très controversées sur le protectionnisme et l’immigration. Le succès de Trump, sans faire écho au racisme de siècles d’esclavage et de décennies de Jim Crow laws, réside cependant bien dans cet état d’esprit a priori légitime mais dangereux : Keep America safe, l’idée qu’il faut se préserver des attaques d’autrui, assurer sa défense en tant que citoyen américain. Quitte à retomber dans l’image la plus caricaturale du WASP, cet homme blanc « natif » et protestant aux origines du racisme et de la xénophobie, se baladant le fusil à l’épaule. Un climat de suspicion donc.
Mais plus largement, l’Amérique a toujours eu ses bêtes noires, et la paranoïa touche aussi bien les institutions politiques que la société civile. De la chasse aux sorcières de Salem au 17ème siècle aux récentes révélations sur la surveillance internet de la CIA en 2013, les États-Unis sont les grands spécialistes de la défiance. Ainsi, dans les années 50, en plein contexte de Guerre froide, c’est une véritable traque de potentiels communistes qui est lancée avec le Maccarthysme : personnalités politiques, employés de compagnie, et même stars hollywoodiennes, tout le monde est susceptible d’opinions suspectes, jusque dans l’administration fédérale où 26 000 personnes font l’objet d’une enquête.
Quelques décennies plus tard, en 2001, le plus terrible attentat terroriste connu par l’Occident frappe New York. Une onde de choc suscitant un climat de terreur largement amplifié par les autorités politiques : le Patriot Act, conséquence directe des attentats du 11 septembre, autorise ainsi les services de renseignement à accéder aux données informatiques des particuliers et entreprises sans obstacle juridique, avec notamment la mise sur écoute. Elle crée aussi le statut de combattant ennemi, autorisant le gouvernement à placer en détention toute personne soupçonnée de projet terroriste sans l’avoir inculpée. Et tandis que les ventes d’armes dans le pays grimpent soudainement de 70%, Bush décide la guerre contre l’Irak, s’appuyant sur un rapport de menace d’armes de destruction massive. Problème : ce rapport est faux ; en mars 2003, l’inspecteur de l’ONU Hans Blix indique qu’il n’y a pas d’arme de destruction massive en Irak, un ingénieur chimiste irakien affilié aux renseignements ayant fourni des preuves mensongères.
Or quand l’autodéfense vire à la paranoïa, il ne s’agit plus de sécurité mais de peur.
Peut-on vraiment confier une arme à quelqu’un qui a peur ?

Entre fusillades routinières, lobby des armes et législation incongrue, on est donc bien loin de la vision puritaine des États-Unis. En réaction à la tuerie du lycée de Stoneman Douglas, près de Miami, le gouverneur de Floride déclare ainsi : « Comment cela peut-il se passer dans ce pays ? Dans cet Etat ? C’est un Etat dans lequel nous faisons tout pour garder nos enfants en sécurité. Nous ne pouvons que conclure que c’est le mal absolu. » La frontière entre bien et mal n’est pourtant pas si évidente dans le pays des armes.

Caroline Celle

Pour aller plus loin :
– Bowling for Columbine, documentaire de Michael Moore sur le problème des armes aux US (dispo sur YouTube)
– Lord of war, film d’Andrew Niccol sur le trafic d’armes
– everytown.org, site d’un organisme de prévention sur la violence des armes aux US

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