Comment vivre sa condition de femme dans un contexte de guerre ? Témoigner pour dénoncer et avancer.

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Des Colombiennes montent sur scène pour témoigner de la guerre et dénoncer les crimes dont des millions de femmes sont victimes. Grâce au théâtre, elles brisent un tabou, celui du viol.

« La femme naît libre et demeure égale à l’homme en droits. » écrit Olympe de Gouges, femme de lettres du XVIIIème siècle et emblème du féminisme français, dans le premier article de la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne (1791). Depuis le XVIIIème siècle, la place de la femme dans la société a évolué en France comme de par le monde. Il semblerait que, dans certaines circonstances, l’égalité rêvée par Olympe de Gouges prenne partiellement réalité.

Cependant, dès qu’une guerre éclate, dès que l’équilibre fragile d’une société est rompu par la violence des armes, cet idéal d’égalité des sexes est ébranlé et s’effondre. Ainsi, Éric Massé, metteur en scène de la pièce de théâtre Mujer vertical, s’interroge : comment vivre sa condition de femme dans un contexte de guerre ?

L’année 2017 a été marquée par un échange culturel riche entre la Colombie et la France. De nombreux projets ont alors vu le jour afin de renforcer les relations entre les deux pays. Le travail des Colombiens pour aboutir à la paix a également été mis en lumière. Un processus de réconciliation entre le gouvernement colombien et les rebelles communistes des Forces Armées Révolutionnaires de Colombie (FARC) a en effet été amorcé après cinquante-deux ans de conflit.

Faire entendre des voix pour délivrer un message universel

C’est dans ce contexte de dynamisme culturel que certaines femmes osent se faire entendre pour dénoncer les violences qu’elles ont vécues lors du conflit armé et sensibiliser le grand public aux thématiques de genre. Éric Massé a su entendre les voix de ces femmes invisibles aux yeux de la société colombienne, profondément machiste et patriarcale.

Ces voix, mises en scène, deviennent alors une œuvre : Mujer vertical. Avec Alejandra Borrero, célèbre actrice de telenovelas, il fait de ces femmes ayant vécu les atrocités de la guerre des comédiennes, des poétesses fières du chemin qu’elles ont parcouru. Il mêle les voix de ces Colombiennes à celles d’illustres figures du féminisme comme Simone de Beauvoir, Simone Veil, mais aussi Virginie Despentes et la Colombienne Florence Thomas grâce à la lecture de leurs œuvres.

Dans une réflexion émouvante sur l’émancipation de la femme, les témoignages font écho aux extraits de romans et aux discours politiques. Un message universel est alors délivré au public.

Femme ou trophée de guerre ?

Dans tous les conflits armés du monde, quelle que soit l’époque, les femmes sont systématiquement violées. La Colombie n’échappe pas à ce drame. Pourquoi le corps des femmes est-il toujours un trophée de guerre ? Comment trouver sa place en tant que femme dans un pays machiste et marqué par une culture de la guerre violente comme la Colombie ? Dans ce contexte d’apaisement des tensions, ces questions fusent.

Face au silence et au non-dit, certaines ont décidé de s’engager, d’aller au-delà des divisions et de sortir de leur invisibilité pour dénoncer les abus et amorcer un changement. Le dialogue semble primordial puisque le premier pas vers la réconciliation passe par la parole et l’écoute. Ces échanges ont permis à des victimes civiles de dialoguer avec des femmes endoctrinées, paramilitaires comme révolutionnaires de gauche, qui étaient autrefois leurs ennemies. Pour dépasser la dichotomie de celles que l’on désigne comme « coupables » et celles appelées « victimes », ces femmes témoignent sur scène à cœur ouvert et se dévoilent à l’audience.

Chaque point de vue, chaque vécu devient une réalité qui mérite qu’on l’entende. « Todos somos víctimas ! » s’exclame l’une des comédiennes, ce qui peut être traduit par « Toutes victimes ! ».

« Ma revendication en tant que femme c’est que ma différence soit prise en compte, que je ne sois pas contrainte de m’adapter au modèle masculin » – Simone Veil

Ana Milena Riveros se compare à une Cendrillon dont le quotidien est de préparer et de servir les repas, d’exécuter les tâches ménagères sans broncher. Elle évoque, non sans émotion, sa carrière de paramilitaire. Elle nous confie sa souffrance de ne pas avoir pu assumer sa féminité lors de ces années de guerre. Elle explique qu’elle ne pouvait simplement pas être femme. Cacher, dissimuler son corps de femme, sa féminité pour se protéger des violences faites par les hommes, du viol, un fléau en Colombie, et en particulier en temps de guerre. Elle a grandi dans un monde où l’on ne parlait pas du viol même s’il faisait partie du quotidien de la majorité des colombiennes, premières victimes de la guerre. « La mujer es la primera víctima de la guerra » déclare-t-elle, le visage grave. Elle retrouve le sourire en parlant des premières fois où elle a commencé à se maquiller et à porter des talons pour les représentations théâtrales de Mujer vertical. En effet, travaillant dans l’univers masculin, où les abus de pouvoir étaient fréquents et où les agressions sexuelles constituaient une menace constante, elle a dû s’adapter en arborant un style androgyne et imitant l’attitude robuste d’un homme militaire.

« Chaque jour, Maman se tient près de moi, et je sais que ce que j’ai pu accomplir dans ma vie l’a été grâce à elle » – Simone Veil, Une vie.

Julisa Murillo, leader du mouvement des afro-colombiens et victime du conflit, témoigne de ce qu’est capable une mère pour sauver ses enfants. Elle décrit un épisode douloureux de sa vie : un jour, sa fille a été enlevée par un groupe armé illégal et elle ne lui a été rendue qu’en échange de faveurs sexuelles. Elle parle de ces hommes comme des animaux assouvissant leurs instincts. Son mari, aveuglé par sa culture machiste, s’est senti humilié par le viol de sa femme et a préféré l’abandonner. Elle décrit ensuite la Colombie comme couverte de cicatrices laissées par la guerre et par l’abandon de ses territoires.

C’est ensuite Maria Alejandra Martinez, jeune femme ayant vécu dans la jungle parmi les combattants FARC jusqu’à l’âge de quinze ans, qui témoigne. Elle parle à l’audience comme si elle s’adressait à son journal intime. Elle aussi n’a pas échappé à la souffrance et voit en l’éducation et la sensibilisation le seul moyen de changer les mentalités.

« Travailler sur la mémoire c’est commencer à réparer » Florence Thomas

Ce sont ces témoignages qui font avancer le processus de paix en Colombie. Ces femmes se relèvent grâce au théâtre, elles témoignent du passé pour aller de l’avant. Pour tenter d’expliquer ce qui parait inexplicable, elles ont dû travailler sur les mots, sur leurs souvenirs. Faire un travail de résilience aide ces survivantes à se relever : continuer à se développer après un traumatisme, mais différemment. Après un traumatisme, certaines se renferment, empêchent les souvenirs de s’évacuer, et figent les images de violence dans leur cerveau. D’autres choisissent d’en parler, de sublimer leur traumatisme, en le mettant en scène.

Ainsi, Julisa termine par déclarer fièrement : « Encontré mi lugar en el teatro y empecé a sanar. Hoy estoy de pie, añorando mi terruño, y queriendo regresar », ce qui signifie « J’ai trouvé ma place au théâtre et j’ai entamé ma guérison. Aujourd’hui je suis debout, ma terre me manque et je veux y retourner ».

Il faut espérer que ce type d’initiatives culturelles ancrées dans le réel et dans la cruauté du vécu fasse évoluer la condition de la femme en temps de guerre. Ces témoignages permettent aux comédiennes de dénoncer les crimes dont elles ont été victimes, et ainsi d’avancer dans leur processus de résilience. Ils permettent aux auditeurs de prendre conscience de l’horreur de leur vécu et du chemin qu’il reste à parcourir.

Clémence Blanc

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