Témoignage d’un photo-reporter syrien

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Zakaria Abdelkafi a toujours aimé la photo. Lorsque la Révolution a éclaté en Syrie en 2011, photographier pour raconter a été sa meilleure arme. Arrivé en France il y a deux ans pour se faire soigner après avoir perdu son œil, il présente ses photographies dans son exposition « Je suis de là-bas, je suis d’Alep », à la Mairie du Ier arrondissement de Lyon, jusqu’au 3 février.

Retour sur la guerre civile syrienne

La famille el-Assad sévit en Syrie depuis cinquante ans. En 1970 Hafez el-Assad organise un coup d’Etat et prend le pouvoir. Il est à la tête du Baas, le parti socialiste syrien qui devient très rapidement l’unique parti du pays. Il met en place un régime autoritaire qui sera poursuivi par son fils, Bachar el-Assad, qui lui succéda en 2000, suite à sa mort. « Le régime nous a réprimé jusqu’à ce qu’on n’arrive plus à respirer » explique Zakaria Abdelkafi. « On ne pouvait pas donner notre avis. Lorsqu’un policier nous contrôlait dans la rue, on n’avait pas le droit de lui adresser la parole. On ne pouvait pas organiser de manifestations car on ne pouvait pas parler au maire pour lui demander l’autorisation, c’était interdit. Dans ma famille, mes parents disaient que si l’on voulait parler politique il ne fallait pas parler fort, car les murs ont des oreilles. Le gouvernement faisait régner la peur. »

En 2011, lorsque le Printemps Arabe a éclaté à Tunis, puis en Egypte, le peuple syrien a alors vu que la rébellion était possible. Mais ce qui a vraiment déclenché la guerre civile syrienne est l’attaque des enfants à Deraa, raconte Zakaria. En février 2011, suite à la chute d’Hosni Moubarak, une quinzaine d’enfants ont tagué, pendant la nuit, sur les murs de Deraa « Ton tour arrive docteur ». Ce message s’adressait à Bachar el-Assad, opticien de formation, d’où l’appellation docteur. Le lendemain les enfants sont arrêtés et torturés. Selon Zakaria, ce sont ces arrestations qui ont déclenché les premières manifestations. « Dans un système criminel comme celui-là on voulait que le régime chute. Donc nous, le peuple syrien, on a décidé de commencer le changement. ». Les manifestations, organisées dès mars 2011, étaient pacifiques. Mais le gouvernement a répondu par les armes :

Devant nous, les militaires lançaient les balles alors qu’on était face à eux, pacifiques. J’ai pris des vidéos qui témoignent de ces attaques. J’ai perdu beaucoup d’amis dans ces manifestations. Dans mon quartier de Salaheddine beaucoup de personnes ont été tuées à cause du régime.

Les manifestants ont continué jusqu’à l’arrivée de l’Armée Syrienne Libre. Cette dernière a été créée par des soldats qui faisaient parti de l’armée syrienne et qui ont décidé de se séparer du gouvernement car ils n’acceptaient pas de tirer sur les manifestants pacifiques. Ensuite des civils les ont rejoint. Leur but était de défendre le peuple syrien et de le protéger.

Alep

Alep est la ville dans laquelle la guerre civile a été la plus sanglante. C’est la deuxième ville de Syrie et l’ancienne capitale économique. Du 19 juillet 2012 au 13 décembre 2016, Alep est divisée. Le 19 juillet 2012, des rebelles s’emparent de la partie est d’Alep. Commence alors une bataille qui va durer quatre ans, entre le régime syrien à l’ouest et l’opposition à l’est. En 2013, l’Etat islamique vient à Alep combattre au côté de l’opposition. Mais dès 2014, les rebelles chassent l’E.I. d’Alep. Les Kurdes quant à eux occupent une partie au nord d’Alep et changent de camps, passant tantôt du côté du régime et tantôt du côté de l’opposition. La Russie, qui soutient le gouvernement de Bachar el-Assad, intervient militairement en Syrie, dès le 30 septembre 2015, suite à une demande officielle de Bachar el-Assad. Avec cette nouvelle aide militaire, les rebelles d’Alep se rendent le 13 décembre 2016. Désormais Alep est aux mains du régime syrien.

Dans l’oeil des Syriens

Zakaria

Avant la Révolution, prendre des photos et les publier pour dénoncer le régime n’était pas possible car le gouvernement contrôlait tout. Mais lorsque la Révolution a éclaté, l’opposition s’est solidifiée et a commencé à se faire entendre. Zakaria prenait déjà des photos pour le plaisir avant que la guerre civile éclate, c’est pourquoi lorsque la Révolution a débuté, photographier pour dénoncer lui a paru évident.

Il avait la volonté de de montrer la guerre au reste du monde à travers ses photos et ses notes. Lorsqu’il prenait des photos, il raconte qu’il n’avait aucune protection : « Soit on est blessé, soit on meurt ». Sur le terrain, il photographiait les maisons en ruines, les enfants blessés, les cadavres découverts sous les décombres. Il allait surtout aider les gens blessés, dégager les maisons bombardées, car au début, il n’y avait pas encore de structures spéciales pour aider le peuple. Il n’y avait que les civils pour s’entraider, aucune organisation humanitaire n’était encore présente.

Après les premiers bombardements à Alep, les civils se sont organisés entre eux, relate Zakaria. Ils ont créé des petits groupes pour réparer l’école, aider les blessés, rétablir l’électricité. Tout le monde était impliqué. Ensuite, la vie a continué. 251 000 personnes vivaient à Alep. Les petites entreprises ont continué de tourner, les enfants continuaient d’aller à l’école. Mais la vie n’était plus pareille. Certains bâtiments étaient détruits et la bataille entre l’opposition et le régime continuait.

Après avoir perdu son œil, Zakaria est transféré en France pour bénéficier de meilleurs soins. Cela fait deux ans qu’il a commencé une nouvelle vie. Il est désormais photo-reporter pour l’AFP. Maintenant que ses enfants l’ont rejoint, il les a inscrit à l’école et compte refaire sa vie ici :

Peut-être que lorsque le régime de Bachar el-Assad chutera je reviendrais en Syrie. Mais pour le moment j’ai mes enfants qui sont arrivés en France, ils ont commencé l’école, j’ai commencé une nouvelle vie. De plus Alep est désormais sous le contrôle de Bachar el-Assad.

Dans son exposition « Je suis de là-bas, je suis d’Alep », Zakaria Abdelkafi nous présente des clichés de sa ville. Sur certaines photos on voit des bâtiments détruits, des gens ensevelis sous les décombres, des enfants blessés. Sur un cliché, deux hommes sont assis sur le pas d’une porte. Ils sont habillés simplement, sandales aux pieds. Ils n’ont aucune protection mis à part leur arme à feu. Ce sont probablement des civils qui ont pris les armes pour rejoindre l’Armée Syrienne Libre afin de défendre leur ville. C’est ce qui est le plus marquant dans ces photos, un peuple livré à lui-même a pris les armes pour se battre pour sa liberté et repousser le régime oppressant.

Le traducteur qui m’a aidé à interviewer Zakari Abdelkafi raconte qu’il refuse que son nom soit cité dans les médias français car ses parents sont toujours en Syrie. S’il dit un mot contre le gouvernement, il sait qu’il pourra leur arriver quelque chose. « Je ne peux pas faire ça à mes parents » conclue-t-il.

EXPOSITION « Je suis de là-bas, je suis d’Alep », de Zakaria Abdelkafi, du 24 janvier au 3 février 2018.

Permanences du lundi au vendredi 17h-19h30
Samedi 10h-12h

CONFERENCE « Syrie, quelle possible reconstruction ? », jeudi 1er février

 

Célia Maurincomme

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