Rétrospective: Erró au Musée d’Art Contemporain de Lyon

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Jean Moulin Post

La guerre des images

La masse colorée semble informe, comme l’éclat d’un patchwork incohérent, et à mesure que l’œil s’adapte à la profusion, il décèle une infinité de personnages très précis. Au-delà, il y a la cohérence d’un style de bande dessinée, ainsi qu’une intention unique : Erró ne jette pas des personnages vaguement connus sur de grandes toiles, il n’accole pas des morceaux découpés comme il a pu le faire à ses débuts, armé de ciseaux. Il synthétise une imagerie quotidienne.
À la poussière grise et spontanée du quotidien, les œuvres d’Erró substituent le chaos organisé de la profusion d’un imaginaire collectif et imagé. Celui qui vient, chaque jour, s’interposer entre nos yeux fatigués et le réel qui nous entoure, enserrant nos émotions dans le goulot d’étranglement d’un cadre de tableau. La multiplication contemporaine des images et l’éclatement de leurs sources viennent envahir l’espace visuel, comme tous ces personnages semblent déborder des gigantesques toiles.

Arrachées des cases et planches où elles formaient un récit linéaire, ces images sont jetées par l’artiste islandais dans de gigantesques fresques où, détachées de leur contexte, elles se chevauchent, se confrontent et s’enrichissent de la même manière qu’elles se reproduisent dans notre esprit. Ces images se perdent dans l’abîme du musée imaginaire théorisé par Malraux, ce lieu de notre esprit au creux duquel les œuvres et images dorment, se métamorphosant dans l’angle mort de notre conscience, jusqu’à ce que les artistes opèrent à leur résurrection.
Cette confrontation d’images quotidiennes à l’intérieur de notre esprit, Erró la transfigure dans le cadre rectangulaire de son monde, qui nous apparait comme plus pur que jamais dans ses œuvres des années 2000 : les liens d’avec le réel sont rompus, on a l’impression floue d’avoir déjà vu ces personnages alors qu’aucun ne peut être relié spontanément à quelque chose de précis dans notre mémoire.

Notre machine à associer les références visuelles grince et laisse la place au calme sentiment de beauté – l’ordre dans le chaos. Mais si la rétine a ainsi du mal à se mettre au point, c’est parce que ces œuvres pures des années 2000 sont placées à la fin de la gigantesque rétrospective présentée chronologiquement par le musée d’art contemporain de Lyon. Si l’on voulait, au-delà du sentiment face à l’œuvre finale, comprendre la réflexion de l’artiste, il faudrait remonter, de la quintessence ultime de son travail, vers ses origines.

On verrait apparaitre les échafaudages que sont les références multiples à l’actualité et à l’Histoire. Autour des années 80 et 90, les tableaux d’Erró sont de gigantesques fresques historiques, un affrontement de signes connus et caricaturés : soldats, objets, artistes célèbres et hommes politiques… Les personnages, les évènements et les références sont enchevêtrés comme le sont les causes et les conséquences, mais tout est intelligemment organisé avec le degré supplémentaire de l’humour, de la parodie : tous les camps sont ridiculisés dans un gigantesque mélange des genres.

La guerre elle-même est ridiculisée. Politique ou militaire, elle n’est qu’une farce dont le paroxysme du ridicule est la parodie sexuelle, dans une petite salle interdite aux mineurs. Ce tableau-espace d’une guerre stylisée, est aussi le champ d’affrontement des images à l’intérieur des esprits : durant les années 70, les Scapes d’Erró, panoramas gigantesques constitués d’objets de la (sur)consommation courante, mettent en scène une lutte publicitaire.
Dès 1964, Foodscape alignait une infinité d’aliments inspirés de la découverte des premiers supermarchés aux Etats-Unis. Une décennie plus tard, les séries American Interiors et Chinese Paintings tracent un parallèle subtil et désopilant entre propagande communiste et publicité occidentale. Et entre 1964 et les séries des années 70 : Mai 68 et sa double dénonciation de la société matérialiste libérale, et de l’écrasant soviétisme.
Cette dénonciation ironique de la guerre économique était déjà présente mais plus crue dans la série Meca Make-up en 1959 : des visages féminins et des mannequins sont maquillés ou habillés de pièces détachées d’objets ménagers et électroniques, des centaines de poupées interchangeables jetées au rebut. Erró sculpte un homme brut transformé par la consommation de masse et ses images publicitaires en « machine désirante ».

On sent les prémisses de cette mécanique dans ses œuvres des années 50, faites de violence et d’effroi. La seconde guerre mondiale termine son œuvre de déshumanisation, la guerre froide débute dans la glaciation de l’ère atomique. Des bonhommes lutteurs de la série Atomes faits de cercles et de traits flous, des corps déformés montés en chaines, des anatomies éclatées de petits êtres faibles et hurlants, l’entremêlement des actes sexuels – la guerre, viscérale, palpable dans la tension des corps.
À mesure que l’œil s’adapte à la lumière d’Erró, que notre machine à associer les références et les idées se synchronise à la profusion de ses œuvres, la prolifération qui s’en dégage se dévoile. Au sentiment flou de beauté éclatante des œuvres récentes s’est ajoutée la compréhension d’une évolution, dont les étapes ont ajouté des couches de sens pour former le glacis impeccable de la fin, lorsque l’artiste mûr des années 2000 a ôté l’échafaudage de son œuvre pour révéler son style de comics dans une pureté d’ascète.
L’éclatement qui surgit des œuvres d’Erró est le fracas d’une explosion, celle de l’information et de l’image. Multiplication des personnages, répétition des mêmes thèmes, des mêmes références oubliées, devenues vagues et imprécises car ressassées, impression floue d’un écho en surimpression visuelle : c’est la prolifération sonore qui suit l’explosion, la vague d’information qui submerge le spectateur entouré de murs d’images aux influences diverses (pays et Etats, marques et grands groupes, cultures et communautés).

Les personnages des tableaux d’Erró semblent surgir de leur cadre comme poussés par une force invisible, mus par une énergie de superhéros qui les fait s’agiter comme des automates dans leur cadre immobile et plat. Ils ne sont pas tant figés dans un mouvement tridimensionnel que collés entre deux plaques de verre dans un mouvement qui surgit de la profondeur en s’approchant du spectateur. Erró fait surgir cette infinité d’images que nous avons ingurgitées et qui se battent en nous, batailles dont nos pensées – apparemment produites par notre raison seule – sont les victoires inconscientes.
Entre propagande soviétique et publicité issue de la consommation de masse occidentale, un mur rendu invisible par l’artiste durant la guerre froide, mais c’était avant que la chute du mur réel ouvre la boite de Pandore des images de la consommation de masse. Les flux d’échanges commerciaux et d’informations s’accélèrent dans un monde de plus en plus multipolaire, charriant avec eux les images de références de plus en plus communes et lissant le globe de leur imaginaire unique. De cette prolifération éclate, en chacun, la guerre culturelle qui fait rage dans les esprits.

Exposition jusqu’au 22 Février 2015.

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