Retour sur la crise coréenne

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Le 2 novembre dernier s’est tenue une conférence organisée par l’équipe de l’association étudiante Poli’gones. Au centre de nombreux débats, la crise coréenne, sujet de cette conférence, interroge autant qu’elle intrigue. En guise d’esquisse rapide des tensions récentes, le 6 mars 2017, quatre missiles balistiques nord-coréens sont tirés. Rebelotte en été 2017 après un nouveau tir expérimental, la situation prend une nouvelle tournure avec des menaces sur l’île de Guam et l’application de sanctions de l’ONU par la Chine. Ou encore le 3 septembre 2017, a eu lieu le 6e essai nord-coréen.

Alors que le nucléaire intimide par sa portée destructrice, plusieurs explications ont été apportées ainsi que différents scénarios envisagés. Pour nous éclairer sur ce sujet et sur ce qui prend de plus en plus l’aspect d’une crise internationale post-Guerre froide entre la Corée du Nord et les Etats-Unis, trois intervenants nous ont apporté leur savoir autour des thèmes suivants : la crise nucléaire, le contexte régional, les scénarios prospectifs.

M. Thomas Meszaros, maître de conférence en science politique à l’Université Jean Moulin Lyon III, a tout d’abord souligné l’importance de la qualification des phénomènes. La Corée traverse effectivement une « crise », puisqu’il y a présence d’une tension négative risquant de mettre en péril l’ordre et l’équilibre régional, voire international, et revêtant de multiples dimensions, aussi bien stratégique, qu’économique, idéologique ou juridique.
De plus, cette crise présente une particularité de par la nature de la relation assez glaciale engagée entre les Etats-Unis et la Corée du Nord, et sur laquelle sont braqués les projecteurs ; il s’agit notamment, d’un côté comme de l’autre pour les dirigeants, de démontrer leur légitimité aux yeux de tous.
En effet, pour un président qui veut prouver qu’il est capable de gérer le dossier nord-coréen, il s’agit de réaffirmer la suprématie de l’État gendarme, l’hégémonie américaine et par là même d’asseoir son leadership.
Face à lui l’enjeu d’affirmation personnelle est également au rendez-vous puisqu’il s’agit pour Kim Jong-Un de montrer qu’il gère la situation en dépit de sa jeunesse et de son inexpérience. Sans oublier le fait qu’il s’agit pour la Corée du Nord de confirmer son statut de puissance nucléaire et de s’affirmer comme puissance régionale !
Par la suite, si l’on s’intéresse aux scénarios prospectifs de sortie de crise immédiate, plusieurs hypothèses peuvent être envisagées. L’effondrement du régime de l’intérieur (ex : soulèvement populaire) est peu probable et rapidement écarté par notre intervenant en raison de la maîtrise totale et assurée de Kim Jong-Un sur son armée. Pour ce qui est d’une intervention militaire de grande ampleur, la Corée du Nord, aussi nucléarisée soit-elle, n’en est pas capable. Qu’en est-il des Etats-Unis ? Si ceux-ci ont les forces armées nécessaires pour intervenir, ils rencontreront un opposant majeur : la Chine, alliée de la Corée du Nord et qui ne tient pas à ce que les Etats-Unis étendent leur influence dans la région.
La troisième hypothèse, le conflit nucléaire, est peu probable elle aussi. Personne n’a intérêt à ce qu’un tel dérapage se produise étant donné les conséquences humaines et environnementales qui en découleraient.
Un retour à la situation d’avant est encore une fois peu probable puisque Kim Jung-Un tient à renforcer son pouvoir interne et à rayonner internationalement. Un retour en arrière serait donc vécu comme un défaite pour le dirigeant nord-coréen mais aussi pour Trump qui échouerait à démontrer sa capacité à gérer une crise. Autre hypothèse : des négociations. Mais au regard des tensions actuelles, cela semble irréalisable. L’intervention d’un pays tiers pouvant par exemple jouer le rôle de médiateur serait cependant envisageable.
Finalement l’hypothèse la plus probable est la cinquième et dernière, c’est-à-dire la stagnation ou l’aggravation des tensions actuelles, avec une grande probabilité qu’aucune porte de sortie de cette crise ne soit trouvée, ou bien extrêmement difficilement.

Par la suite, les deux autres intervenants s’appliquent à décortiquer le contexte régional et international ayant pu mener à la Corée du Nord à poursuivre sa stratégie. Tout d’abord, son programme nucléaire est plutôt ancien, en contraste avec son programme balistique récent. Etant donné qu’elle ne peut pas se reposer sur un programme sous-marin ou aérien, plus longs et couteux à développer, elle est obligée de poursuivre deux programmes liés. Les dirigeants nord-coréens accélèrent la poursuite de ces objectifs depuis 2011, au point de s’arroger un statut de puissance nucléaire dans leur constitution. Leurs motivations sont multiples.
La première est d’ordre sécuritaire, l’arme nucléaire pouvant être considérée par certains dirigeants comme une sorte d’assurance-vie du régime. La comparaison est faite avec la Libye et l’Irak, qui n’en détenaient pas et dont les armées régulières furent battues rapidement durant des batailles conventionnelles. Par ailleurs, la motivation politique est évidente, car la détention de l’arme nucléaire est une source de légitimité fondamentale, additionnée à celle de l’aristocratie. Elle permet d’expliquer les sacrifices de la population et constitue une réussite du régime, un moyen de cohésion. Cela explique dont à quel point Kim Jong-Un tient à cet outil, en lequel il voit un moyen d’assurer la pérennité de son régime.

En dernière partie de la conférence furent évoquées les possibilités de règlement de conflit. A court terme, les Etats concernés recherchent un gel et non un démantèlement de ces programmes. Ceci constituerait une première étape dans le but de ramener la Corée du Nord à la table des négociations. Les sanctions sont aussi un outil, mais la stratégie des Etats-Unis, du Japon et de la Corée du Sud est celle de la pression maximale : accroitre le coût du programme et changer la perception des Coréens de l’avenir du régime. Les sanctions ont permis de ralentir le programme, mais avant d’évaluer leur impact, il faudrait qu’elles soient complètement appliquées. Ce qui n’est pas le cas aujourd’hui étant donné que Pyongyang arrive à les contourner.
De plus, les options militaires sont, elles aussi, variées. Washington pourrait décider de renforcer sa présence militaire en Corée du Sud ou sur l’île de Guam. Les exercices militaires effectués récemment près des côtes nord-coréennes sont un autre moyen de montrer en quoi consisterait une réplique. Mais cela ne permettra pas le désengagement du programme. Des frappes préventives, impliquant une attaque menée suite à une présomption de menace, ne seraient pas couvertes par le droit international. Une telle chose nécessite de remplir des conditions logistiques aussi : tout l’arsenal de défense alentour devrait être opérationnel. Une grosse préparation est donc requise en amont.
Enfin, il est nécessaire de souligner, selon l’ensemble des intervenants, que la Corée du Nord est obligée d’envisager une escalade très rapide en cas de concrétisation de la menace américaine, car sa force de frappe ne serait pas crédible en cas d’échange long, au coup par coup. Ce conflit serait alors extrêmement violent et meurtrier.

Elise Bechon et Selim Ben Halima

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