Rencontres du quatrième type

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Cette chronique est axée autour des rencontres qui sortent de notre quotidien. Ces instants de grâce où aucune couleur, aucune lumière, aussi réelle soient-elle, n’ont d’importance. Cette chronique est axée autour des personnes qui font que notre quotidien de demain sera mieux que celui d’aujourd’hui. Cette chronique, c’est finalement l’art et la manière dont j’aimerais vous rencontrer. Il y a ceux qui interagissent, en ce qui me concerne je fais partie de ceux qui observent. Que ce soit au détour d’une conversation, voire même dans la rue, j’épie, j’imagine, je spécule un peu sur votre passé. Chaque détail est une source intarissable d’éléments de réflexion. J’ai donc fait cette rencontre inattendue quatre ans auparavant, d’une fille, qui m’a beaucoup troublée. C’est ce type de rencontre qui détonne au vue du flot continu de déceptions qu’il est commun de côtoyer, par ennui ou même par contexte.

Je l’observe, donc. L’arrière de son crane tondu, son tatouage sur l’épaule gauche qui transparaît sous son haut noir, sa posture, naturellement droite mais pas guindée, bref une beauté pas transcendante, mais naturelle peut être? Je n’arrive pas à me prononcer. Le paradoxe aisance/timidité se fait rapidement sentir mais sa spontanéité est le trait qui, finalement, engendrera cette relation. Il est 23h30, c’est une soirée banale emplie d’alcools aux prix défiant toute concurrence, ce type de soirée où je me dis « mais, mais, mais qu’est ce que je fous là, je n’aime même pas mon hôte ». Un mec déblatère depuis maintenant deux heures sur son « concept artistique neuf et revigorant pour un monde artistique en perte de vitesse ». Quel connard. Et c’est bien ce moment où elle choisit d’apparaitre, donnant une nouvelle impulsion à cette soirée, réellement en perte de vitesse pour le coup.

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Je m’introduis, elle est enchantée, je fais littéralement un show et elle me sourit. Les atomes crochus sont effectifs, le voyage dans son univers commence alors. Art, Littérature, Politique, analyses sociales et sociétales, tout y passe. Elle m’avoue entre deux verres qu’elle peint parfois mais qu’elle n’osait pas en parler, notre BHL du soir ayant réussi à dégoûter tout le monde du mot « toile ». « Faire de l’art pour s’en vanter, c’est un rôle que je ne peux pas avoir, je ne sais même pas si je suis une artiste », me confie-t-elle.

Quand on rentre finalement dans son appartement pour un thé, je suis cerné par l’amoncèlement de toiles, de photos, de draps maculés de peinture qu’il m’est impossible d’ignorer. On sent des inspirations plurielles. La culture sud américaine est omniprésente mais ne monopolise pas tout l’espace. On peut voir le Japon se dégager d’un pan de la cuisine ; Baudelaire et son Paradis Artificiel dans les toilettes ; un Jimmy Hendrix sans visage qui s’est perdu derrière une chaise dans un coin de sa cuisine ; mais surtout des visages, une multitude avec la même expression faussement neutre. J’essaye de comprendre cette obsession pouvant être considérée comme oppressante de prime abord. Prendre un thé chez quelqu’un et avoir l’impression que Big brother sans expression te dévisage à chaque recoin… Bref, je tente de lui parler de la notion de décor interactif – théorie personnelle et purement néologique qui prend appui sur ces mots : « nul n’est supposé voir ce que sont les choses qui n’a pas eu connaissance de ce qu’elles doivent être » – elle me répond que c’est le travail d’une nuit, qui l’a marqué. « J’ai été perturbée par un homme dans un rêve qui portait ce masque, il m’obsède presque. Je pense que le plus troublant a été de ne pas avoir l’opportunité de voir son visage ».

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J’essaye de compatir mais il n’y a visiblement pas de quoi vu qu’elle avoue « aimer ce visage, c’est pour ça que je le dessine ». Je lui avoue que ma vision de l’art est celle d’un moyen d’expression. Que l’on veuille partager sa réalité, sa perception sur le monde, ses fantasmes ou même ses idéaux. Je prends l’exemple de Frida Kahlo qui se mettait elle-même en scène autour de sa torpeur. Ce n’était pas un moyen d’échapper à sa réalité mais d’être transcendée par elle. Notre hôte me fait comprendre son art comme de l’hédonisme pur. Il est la continuité linéaire de son mode de vie, de ses intérêts pluriels, de ses personnalités plurielles. Certains traits nous accueillent, d’autres me repoussent mais l’ensemble, bien qu’incohérent, ressemble étrangement à sa matrone. Je quitte donc, plein d’espoir, de promesses. De la revoir, de m’en inspirer, de la faire partager, de la pousser à vous montrer ce que j’ai perçu. L’intersubjectivité que je mets en place avec vous aujourd’hui aussi est pleine d’espoir. D’avoir la chance d’être marqué par une rencontre comme celle avec Alexandra.

Fares Chargui

1 comment

  1. Yo 21 mars, 2016 at 22:18 Répondre

    Great !
    C’est très bien écrit !

    Voilà un article qui nous donne envie de rencontrer cette artiste et d’en savoir plus sur son monde et ses inspirations.

    J’ai beaucoup aimé l’univers dans lequel l’auteur nous entraîne au fil et au gré de cet article

    Bravo, et bonne continuation à vous deux, pour des rencontres du 4ème type

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