Pourquoi la question de l’indépendance catalane fait-elle tant parler au-delà des frontières espagnoles ?

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Vendredi 27 octobre 2017, le Parlement catalan votait l’indépendance provoquant la mise sous tutelle de la région par le gouvernement central du pays, marquant un nouveau tournant dans la crise animant la Catalogne depuis des mois, des années, et accentuée ces dernières semaines. Entre les spéculations sur l’issue du référendum et ses conséquences, la tenue de ce dernier et les violents incidents qui l’ont marqué, la proclamation d’indépendance et les aventures de l’ancien Président de la région Carles Puigdemont à Bruxelles, l’indépendance catalane a marqué les esprits non seulement des Espagnols mais aussi des français et des européens ces derniers temps. Mais en quoi le sort de la Catalogne donne-t-il plus à voir qu’une fracture nationale ?

Les réactions de la classe politique internationale à ces récents événements se sont faits attendre et ont été rares ; et pour cause. La question catalane ne touche pas seulement au sort de l’État unitaire espagnol, elle sème de réels questionnements sur les fonctionnements politiques et l’avenir des États européens.

La controverse autour de la notion de peuple et de l’appréhension du droit à l’autodétermination

L’affrontement entre les indépendantistes et le pouvoir central espagnol met en exergue la difficile mise en application du droit à l’autodétermination dans le contexte actuel. S’il avait été particulièrement utilisé à cet effet au XXe siècle et appliqué principalement à la décolonisation, c’est qu’il avait été pensé pour répondre à cette problématique même, rendant à un peuple la pleine souveraineté sur son territoire. Mais le droit à l’autodétermination ne se borne pas à cette singulière application, bien au contraire. Il concerne directement les peuples, tous les peuples.

C’est ainsi que la problématique devient plus polémique puisque la définition même d’un peuple n’est pas stricte, et c’est précisément sur cela que les avis des indépendantistes catalans et de Madrid divergent. Ce dernier ne reconnaît qu’un seul peuple, le peuple espagnol, comme il est disposé à l’alinéa 2 de l’article 1er de la Constitution de 1978 : «La Constitution est fondée sur l’unité indissoluble de la nation espagnole, patrie commune et indivisible de tous les Espagnols». Or, une partie des habitants de la Catalogne entend constituer un peuple à part entière, avec ses caractéristiques propres et des intérêts divergents des (autres) Espagnols. Si l’on considère qu’un peuple est «un ensemble d’humains vivant en société sur un territoire déterminé et qui, ayant parfois une communauté d’origine, présentent une homogénéité relative de civilisation et sont liés par un certain nombre de coutumes et d’institutions communes» (définition du CNRTL), on laisse ainsi place à des interprétations ethniques, culturelles mais aussi mouvantes. Il paraît ainsi difficile de définir exactement qui est catalan et qui ne l’est pas, ayant des conséquences directes sur la notion de citoyenneté.

La perte de légitimité de l’État-nation

Depuis le XIXe siècle, les États européens tirent leur légitimité directement dans le peuple, dans la nation. C’est ainsi qu’ils ont construit le rapport entretenu entre le pouvoir et la population, comme étant le meilleur moyen d’assurer une représentation démocratique satisfaisante. L’indivisibilité de la nation assure le monopole du pouvoir politique central en question sur le territoire donné. Un État morcelé, c’est donc la reconnaissance d’un pouvoir relevant d’une autre légitimité que celle que de l’État central, et de fait d’une concurrence.

Par ailleurs, la reconnaissance de l’indépendance catalane aurait pour conséquence un sursaut des mouvances régionalistes chez les voisins européens. C’est d’ores et déjà le cas en Belgique où les députés du NV-A (parti indépendantiste flamand), forts de l’exposition médiatique apportée à Bruxelles avec la fuite de Puigdemont, en profitent pour remettre d’actualité leurs aspirations.

C’est la raison pour laquelle, cette crise effraie les unionistes européens. Nous n’avons remarqué que peu de déclarations des dirigeants européens, si ce n’est leur silence qui en dit déjà long. Les seules prises de position vont logiquement dans le sens du gouvernement espagnol, affirmant ainsi une solidarité entre États-nations unitaires.

L’Union européenne indéniablement impliquée

En s’enfuyant de Barcelone à Bruxelles le 30 octobre, l’ancien dirigeant catalan Puigdemont a de fait et délibérément donné une dimension encore plus européenne à la crise opposant les indépendantistes à Madrid. Il y donna des conférences de presse, propulsant ainsi le spectre médiatique européen et international sur lui, mettant en avant la démesure de la peine encourue en Espagne (pour rébellion, jusqu’à trente ans de prison) et sa volonté qu’il qualifie de démocratique et pacifique. Le choix du territoire belge et de Bruxelles n’a rien d’anodin, capitale européenne, centre de l’Europe, pays où les revendications séparatistes sont fortes et ancrées (le NV-A parti indépendantiste est au sein du gouvernement) : Puigdemont envoie un message à l’Europe.

Si le Président de la Commission européenne, Jean-Claude Junker, avait déclaré qu’une Europe à « quatre-vingt-quinze » n’était pas envisageable et Donald Tusk, Président du Conseil européen, qu’il reconnaissait comme « seul interlocuteur » le gouvernement de Mariano Rajoy, les statuts juridiques et positionnements officiels sont plus confus. Romano Prodi, ancien Président de la Commission européenne avait déclaré en 2004 qu’une consultation de la Commission et du Parlement, un vote du Conseil européen unanime et une ratification par tous les pays membres seraient nécessaire en cas de scission au sein de l’Union européenne. La Commission européenne a publié sur son site ce que l’on suppose être sa position officielle sur l’indépendance catalane, mais les interprétations des textes en anglais et en espagnol ne sont clairement pas similaires, le premier étant plus vague alors que sont second semble plutôt parler d’une exclusion immédiate. Ajoutée à cela la législation européenne ne prévoyant pas cette éventualité, l’issue est plus que floue.

Et pourtant, l’enjeu est grand pour Madrid et Barcelone qui toutes deux souhaitent le soutien européen. Si l’avantage semble être accordé au gouvernement espagnol, qui avait utilisé la Constitution européenne pour envoyer la guardia civil et essayer d’empêcher la tenue du référendum du dimanche 1er octobre, épaulé par le soutien des dirigeants européens, les leaders indépendantistes continuent de défendre que la Catalogne intégrera l’Union Européenne le jour de son indépendance, en vertu du Traité de Maastricht. L’Union européenne étant une reconnaissance politique forte, représentant 65 % des exportations et 70 % des investissements étrangers dans la région qui s’appuie sur une économie bien portante, mais surtout le Traité de Maastricht ayant rendu l’adoption de l’euro un «processus irréversible», une exclusion de l’Union serait-elle compatible ?

La crise que traverse la Catalogne et l’Espagne s’inscrit directement dans des problématiques plus larges parcourant le monde actuel mais aussi les sphères de pensée politique. Si le tournant pris cette année par le gouvernement de Puigdemont marque un point d’inflexion et inédit pour la Catalogne, certaines des problématiques soulevées font directement face à des questions contemporaines telles que l’avenir des États-nations, la prise de position de l’Europe, les interrogations identitaires et les modalités d’application de la souveraineté.

Maïlys Ghazaouir

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