LES PRISONS FRANCAISES EN EBULLITION

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Le 11 janvier 2018, les 188 établissements pénitentiaires français s’embrasaient suite à l’agression de trois surveillants à l’arme blanche par un détenu allemand, islamiste radical, après que celui-ci est sorti d’isolement sur décision de la direction. Ainsi dénombrait-on le lundi 15 janvier 139 établissements en grève et 62 le vendredi 26 janvier 2018, avant l’accord conclu avec la Ministre de la Justice, Nicole Belloubet. Le lundi 15 janvier, le directeur de Vendin-le-Veil, la prison où a débuté le mouvement de grève, a quitté ses fonctions suite à la pression des surveillants.

DES AGRESSIONS PAS SI RARES

Si les agressions de surveillants sont régulières et arrivent partout en France, les grèves sont très rares : en effet, le personnel pénitentiaire ne bénéficie pas de ce droit. L’un des derniers mouvements a eu lieu en mars 2017 quand 200 surveillants de la prison des Baumettes à Marseille se sont mis en grève pour protester contre le manque d’effectifs alors qu’une annexe à la prison était inaugurée. Le nouveau bâtiment peut accueillir environ 500 détenus, mais le nombre de surveillants n’était pas suffisant – alors que le Garde des Sceaux de l’époque, Jean-Jacques Urvoas, avait promis 20 emplois supplémentaires lors de sa visite en décembre 2016.
Malgré l’interdiction du droit de grève par leur statut, des surveillants pénitentiaires ne se sont pas présentés à leur poste pendant la durée de la grève, soit pendant environ 15 jours. Les détenus sont les premiers touchés par cette grève. Les visites au parloir, les déplacements vers les tribunaux ou les promenades ont ainsi diminué voire cessé. Dans certains cas les détenus n’ont pas pu se laver ou sortir pendant près d’une semaine. Les détenus de la prison de Fleury-Mérogis en Essonne (91) ont ainsi publié un communiqué dénonçant l’impact que les mauvaises conditions de travail des surveillants engendraient sur les détenus : “les départs en promenade se faisaient sous pression, ponctués de coups de matraque et de bouclier, de fouilles à nu arbitraires et d’insultes diverses” (1).

UN ACCORD DIFFICILE A TROUVER

L’enjeu de ce mouvement de grève n’est pas insignifiant, ainsi est-il important de préciser les positions des différents syndicats. Même si les grèves ont cessé (ou du moins ont perdu de l’ampleur) suite à la signature d’un accord entre Nicole Belloubet et le principal syndicat, l’UFAP-UNSa, ce retour au calme ne signifie pas pour autant un apaisement des relations syndicales.

Le premier projet d’accord comprenait déjà toutes les mesures sécuritaires qui seront par la suite reprises dans l’accord signé le 28 janvier. Ainsi figurent dans le projet le recrutement de 1100 personnels carcéraux, avec une première phase de recrutement de 100 agents dès 2018 et des mesures de sécurité renforcées pour les agents, notamment vis-à-vis des détenus radicalisés. Néanmoins, les syndicats ont considéré que ce premier projet était insuffisant concernant les indemnités pour les gardiens en cas d’agression. Ainsi, durant le week-end du 20 janvier, et après consultation des syndiqués, l’accord a-t-il été rejeté par les syndicats (CGT et l’UFAP-UNSa) relançant ainsi le mouvement de contestation.

Suite à ce refus, une augmentation de 35 millions comprenant une revalorisation des indemnités de travail de nuit, jour férié et week-end a été posée sur la table des négociations. Ce plan comprend également une augmentation de la prime de risque passant de 1000 à 1400€ par an et par surveillant. Le secrétaire national de l’UFAP-UNSa, Wilfred Fonck, considère que c’est un effort considérable vis-à-vis du financement alloué au milieu carcéral par la loi de finance 2018. Ces propositions financières ont permis la signature d’un second accord le 28 janvier ; le syndicat UFAP-UNSa en est néanmoins l’unique signataire, ce qui a particulièrement agacé la CGT et FO qui souhaitaient profiter du mouvement de contestation pour appuyer leurs revendications traditionnelles.

DES POSITIONS SYNDICALES DIVERGENTES

Depuis longtemps, la CGT et FO Pénitentiaire prônent une valorisation statutaire pour les gardiens de prisons en les reclassant au statut B de la fonction publique.

Selon FO Pénitentiaire, cette revalorisation permettrait une meilleure reconnaissance de leur travail, en leur attribuant une certaine autonomie nécessaire à la prise en charge d’un nombre de détenus en augmentation constante, ainsi que des détenus parfois dangereux. De plus, ce changement de statut permettrait au personnel pénitentiaire d’avoir un salaire semblable à celui d’un agent de police. On observe en effet une différence d’au moins 300€ mensuels entre le traitement d’un surveillant et celui d’un policier (2).

La CGT et FO estiment que l’UFAP-UNSa reste convaincu que la création de places de prison supplémentaires peut être une solution pour régler les problèmes de sécurité, ce que la CGT conteste. Elle dénonce le tournant répressif des politiques pénales (3) ainsi que le surmenage des tribunaux en rappelant que près de 20000 personnes sont aujourd’hui incarcérées en attente de jugement, soit près d’un tiers des détenus (4). La CGT demande des mesures alternatives à l’emprisonnement qui favoriseraient la réinsertion. Les chiffres de la récidive légitiment selon le syndicat ces revendications, avec un taux de 60% de récidive pour les détenus sortant après seulement une année de prison (5). A cet égard, Christophe Dorangeville, le secrétaire national de la CGT Pénitentiaire, demande un débat sociétal sur les politiques pénales afin de revoir en profondeur le système carcéral français.

L’UFAP-UNSa se justifie en déclarant que les revendications initiales portaient sur la sécurité des gardiens suite aux multiples agressions à l’encontre du personnel carcéral. La CGT et FO ont profité du mouvement social pour rappeler des recommandations historiques. Pour ces derniers, la signature de l’accord final proposé par la ministre est une réelle trahison à l’encontre du personnel pénitentiaire. Suite à un entretien téléphonique, Wilfred Fonck, le secrétaire national de l’UFAP-UNSa, rappelle que les négociations ne pouvaient sortir du plan posé par la loi de finance 2018 ; le coût de la réévaluation statutaire du personnel carcéral s’élèverait à 200 millions d’euros, ce qui n’était pas prévu dans le budget de l’État.
La revendication de la CGT et de FO Pénitentiaire paraît utopiste aux yeux de l’UFAP-UNSa, qui l’apparente à des manœuvres de manipulation du mouvement de contestation à des fins politiques. Les élections syndicales pénitentiaires auront lieu courant 2018, et les syndicats commencent d’ores et déjà la préparation de la campagne et la couverture médiatique du mouvement de grève des surveillants pénitentiaires.

Antonin Guichet & Clara Scarabotto

(1) Communiqué d’un collectif de détenus incarcérés à la maison d’arrêt pour hommes de Fleury Merogis du 29 janvier 2018 : https://lundi.am/Communique-d-un-collectif-de-detenus-de-Fleury-Merogis.

(2) 1522€ bruts pour un surveillant de 1er échelon ; 1938€ nets pour un gardien de la paix en région parisienne : https://www.emploi-collectivites.fr/grille-indiciaire-etat-Surveillant-et-surveillant-principal/0/6050/9782.htm ; https://www.lapolicenationalerecrute.fr/Personnels/Gardien-de-la-paix/Missions-et-remunerations

(3) Selon l’Observatoire International des Prisons, ce sont les politiques pénales sévères qui conduisent à la surpopulation carcérale, au mépris des Droits de l’Homme : https://oip.org/en-bref/comment-expliquer-la-surpopulation-des-prisons-francaises/

(4) 18151 prévenus incarcérés pour 66678  détenus en 2016 selon l’INSEE : https://insee.fr/fr/statistiques/2569378?sommaire=2587886#titre-bloc-3 (tableau administration pénitentiaire).

(5) Etude de l’administration pénitentiaire de 2011 : http://www.justice.gouv.fr/art_pix/cahierd%27etude36.pdf

 

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