Penser la guerre, construire la paix

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Penser la guerre pour pouvoir construire la paix. C’est le programme ambitieux du Dictionnaire de la Guerre et de la paix paru l’année dernière aux éditions PUF sous la direction de Frédéric Ramel, Jean Baptiste Jeangène Vilmer, et Benoît Durieux.

Frédéric Ramel, ancien de Sciences Po Lyon, est professeur à Sciences Po Paris et chercheur au CERI-CNRS. Jean Baptiste Jeangène Vilmer est quant à lui directeur de l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire (IRSEM). Enfin, Benoît Durieux est l’ancien directeur du Centre des hautes études militaires (CHEM) et actuellement commandant de la 6ème brigade légère blindée.

Les deux premiers étaient réunis à Lyon pour une conférence qui se tenait le jeudi 8 mars au Grand amphithéâtre de Sciences Po à l’invitation de l’association de conférence Ogmios. Ils étaient accompagnés de Bruno Arcidiacono, professeur émérite d’histoire internationale à l’Institut des Hautes études internationales et du développement à Genève, et rédacteur d’une entrée dans le dictionnaire. Cette conférence était animée par Annie Jafalian, professeure de géopolitique à Sciences Po Lyon et à l’Université Lyon 3.

La conférence était organisée autour de la prise de parole des trois invités sur trois thématiques différentes.

Jean Baptiste Jeangène Vilmer et l’évolution des conflictualités

M. Vilmer s’est exprimé en premier et a abordé le sujet très actuel qu’est l’évolution des conflictualités. Il s’est tout d’abord attaché à démonter la plupart des préjugés que peuvent entretenir les personnes ne s’intéressant pas spécifiquement à la question. Il a d’ailleurs introduit classiquement son propos en citant Clausewitz et son fameux “la guerre est un caméléon”, tout en affirmant que si elle était bien un caméléon, la guerre n’avait pas changé de nature. À ses yeux, elle reste un affrontement, au sens large, entre communautés politiques.

La belligérance n’aurait d’ailleurs pas non plus augmenté. L’impression d’augmentation qu’on pourrait avoir n’est pour lui qu’une illusion créée par la surexposition aux différents conflits internationaux entretenue par les médias dits “mainstream”. Au contraire, la réduction de la belligérance serait un mouvement s’inscrivant objectivement sur le temps long, depuis 1815 et la fin des guerres napoléoniennes. Celle-ci n’aurait cessé de diminuer depuis cette date, même lorsque l’on prend en compte les deux grandes guerres mondiales qui, en comparaison, n’auraient été que peu létales, au regard du rapport nombre de morts/population totale.

Il explique cela par des arguments émanant des deux grandes traditions en théorie des relations internationales. De manière réaliste, la réduction de la belligérance, notamment entre grandes puissances, s’expliquerait par la hausse du coût et de la létalité de l’armement moderne qui a nécessité l’apparition en doctrine du concept de “destruction mutuelle assurée”. De manière libérale, il explique cette réduction par les bénéfices que retirent les Etats de la paix, en pointant traditionnellement les vertus de l’interdépendance économique.

Il s’est par la suite exprimé sur le cœur du sujet du jour, en organisant son discours autour de plusieurs points caractéristiques de l’évolution des conflictualités :

¥ La désétatisation : en effet, les guerres directes entres grandes puissances industrielles sont beaucoup moins répandues, et ce sont de nouveaux groupes difficilement identifiables qui mènent les combats. Il en a profité pour évoquer la situation internationale actuelle, exprimant ses craintes de voir réapparaître ce type de guerres majeures, craintes qui conditionneraient, encore aujourd’hui, la planification militaire française.

¥ La déspécification : il pointe par ce concept la difficulté toujours plus accrue de faire la différence entre état de guerre et état de paix, tenant à l’effacement de la temporalité classique qui voulait que la guerre commence par une déclaration et se finisse par un traité de paix. Aujourd’hui, les puissances combattantes se contenteraient d’atteindre et de stabiliser un seuil de tensions qu’elles estiment minimal.

¥ La déformalisation : ici, c’est l’apparition de zones grises contestées, et où aucune autorité de droit n’est réellement établie, qui était évoquée. Cette question constitue d’ailleurs un défi complexe pour les juristes et politistes contemporains. La caractérisation des zones de conflits dans les zones de combats désertiques relève par exemple de cette déformalisation. Les combats contre les groupes terroristes se déroulant dans des zones transfrontalières ont exigé une remise en cause des concepts de guerre sur un territoire donné, menant à l’apparition du concept de “conflit armé exporté”, permettant de poursuivre les groupes identifiés sur plusieurs territoires sans contrevenir au droit international.

¥ La civilianisation : c’était le dernier point caractéristique évoqué. Les civils seraient de plus en plus victimes des nouveaux types de conflits urbanisés. Au début du 20ème siècle, le rapport entre combattants et civils morts était de huit combattants pour un civil. Ce rapport a évolué à huit civils pour un combattant à la fin du siècle. De plus, le concept même de guérilla a introduit une dimension nouvelle du civil combattant, ce qui a nécessité encore une fois une refonte complète du rapport au combattant avec notamment l’apparition en 1977 du concept de PDH (Participation Directe aux Hostilités). Les conflits contemporains ont vu également naître des sociétés de sécurité privées, apportant une réponse à la “judiciarisation” du statut de militaire et la pression de l’opinion publique qui accepte de moins en moins les décès de militaires en opération extérieures (exemple de l’embuscade d’Uzbin de 2010 en Afghanistan).

Au-delà de ces quatre points caractéristiques, M. Vilmer a tenu à ouvrir plusieurs pistes de réflexion à la fin de sa prise de parole. Il a notamment commenté l’arrivée des robots tueurs autonomes, troisième évolution de l’armement depuis la poudre et l’arme nucléaire. Il a également tenu à introduire la problématique de l’hyper vélocité (évolution de la vitesse des missiles vers des proportions inférieures à Mach 5) et ses répercussions sur l’équilibre des puissances actuelles, fragiles au vu de la crise du multilatéralisme dans les relations internationales modernes.

La situation du champ académique concernant les questions de guerre et de paix, Frédéric Ramel

Frédéric Ramel a ensuite fait un état des lieux de la situation du champ académique concernant les questions de guerre et de paix. Il a débuté son intervention par un constat. L’objet scientifique “guerre” connaît selon lui une “banalisation progressive”, ce qui traduit le fait que celui-ci soit envisagé de plus en plus objectivement. Il s’est ensuite félicité de la fragmentation disciplinaire de l’étude de la guerre et de la paix. C’est une question pluridisciplinaire en sciences sociales qui a permis aux auteurs du dictionnaire d’aborder la guerre sous tous ces aspects, comme un “fait social total” allant de la stratégie à la psychologie en passant par l’histoire. Il a pour autant relevé, au sein de ces nombreuses disciplines et personnes qui s’intéressent à l’objet scientifique qu’est la guerre, des clivages dans la manière d’aborder les enjeux, entre les clausewitziens, pour qui la guerre n’est que “la continuité de la politique par d’autres moyens”, et les post-clausewitziens, pour qui les conflits modernes ne relèvent que de la criminalité internationale organisée, reniant le rôle de l’Etat dans ces questions. Il a aussi noté l’apparition d’un clivage assez récent, marqueur de la dynamique actuelle, entre études stratégiques classiques et études de sécurité. Les études de sécurité auraient tendance à minimiser le rôle du militaire dans les enjeux conflictuels, prônant une prise en compte beaucoup plus large des facteurs d’insécurité. Il a conclu son intervention en s’intéressant au facteur “paix”. La paix serait en effet une “dialectique de volontés” et le refus de cette dialectique, très actuelle, est le premier pas qui peut mener à une guerre.

L’histoire typologique de la pensée de la paix perpétuelle par Bruno Arcidiacono

Enfin, c’est Bruno Arcidiacono qui nous a gratifié d’une intervention passionnante, reprenant dans les grands traits son entrée dans le dictionnaire, qu’il a consacrée à l’histoire typologique des grands projets de paix perpétuelle. S’inspirant des pensées de grands auteurs depuis le Moyen Age, comme l’Abbé de Saint-Pierre, Kant, Saint-Simon ou encore le Duc de Sully, il a voulu reprendre de manière originale l’évolution de cette idée aussi connue que négligée par les politistes. Il a entamé sa prise de parole en pointant les idées partagées par ces différents personnages, penseurs de la paix perpétuelle à travers les âges. Selon lui, tous ces penseurs partageaient la même définition de la guerre, un “état des choses ou un membre de la communauté internationale est dans la possibilité d’utiliser la guerre”. Ils s’accordaient tous, dans cette hypothèse, sur la nécessité de construire par la raison un état de paix en réformant de manière radicale le système international. Prenant cela en compte, M. Arcidiacono a tenu à préciser que de tout temps, ces penseurs ont été qualifiés d’utopistes. L’utopisme se définit classiquement comme la représentation imaginaire d’une société idéale – or, pour lui, les penseurs de la paix perpétuelle ne peuvent pas être qualifiés de la sorte, leur pensée se basant sur la réalité pour envisager un futur différent.

Ce futur a été pensé de manières très diverses mais pour M. Arcidiacono il est possible d’en établir une typologie en plusieurs “modèles” :

¥ Le modèle hégémonique, où une seule unité de commandement serait en charge de la paix internationale. Ce modèle serait destiné à dériver vers le despotisme, tant la disparition des adversaires à l’échelle mondiale est une fenêtre ouverte à tous les maux que peut développer un homme qui possède le pouvoir absolu.

¥ Le modèle de la paix d’équilibre, un modèle que le professeur qualifie de “newtonien”, dans lequel deux puissances se réduisent à l’inaction.

¥ Le modèle fédéraliste, où le système international créerait de lui-même une entité autre que les Etats, qui a vocation à légiférer, arbitrer les conflit et appliquer les verdicts rendus durant l’arbitrage, y compris par la force. C’est le modèle qui a fondé idéologiquement la Société des Nations, dans laquelle toutes les puissances mondiales avaient une voix et se retrouvaient.

¥ Le modèle directorien, qui a lui inspiré idéologiquement le Conseil de sécurité des Nations unies, en réaction à l’échec de la Société des Nations. Cet échec a mis en avant la difficulté de gérer les conflits quand toutes les puissances sont réunies et le besoin d’un directoire, composé des seules grandes puissances en capacité d’assurer l’ordre international, recoupant l’idée originelle des quatre policiers.

Cette conférence s’est achevée par un temps d’échange très enrichissant entre étudiants et intervenants. Celui-ci fut propice à une application des concepts évoqués aux situations concrètes de conflits internationaux existants, comme la Syrie, la Crimée ou encore la Mer de Chine.
Si cette conférence fut pour tous ces participants une possibilité d’entrevoir plus précisément les différentes problématiques touchant à cette question, “Comment penser la guerre pour construire la paix ?”, il semble que les réponses existantes se trouvent dans les différentes entrées du dictionnaire. Ce sont plusieurs visions de la guerre et de la paix qui s’y recoupent, de manière à offrir un panorama complet de ces questions encore fondamentales à l’ère contemporaine, ce qui est plus que jamais nécessaire pour notre génération, à laquelle on promet d’ailleurs, et depuis tant d’années déjà, un futur violent où les conflits évolutifs auront une place centrale au sein des relations internationales à l’avenir.

Maxime Teyssot

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