Le patriotisme en l’Amérique Latine, un enjeu historique et un obstacle sur le chemin menant à la fraternité latino-américaine

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Dossier : retour sur l’Histoire d’un continent fascinant du XVème siècle à nos jours pour mieux comprendre la notion de patriotisme et les enjeux d’une civilisation de peuples frères.

En Amérique Latine, du XVème siècle au XIXème siècle lors de l’époque coloniale, le sentiment d’appartenir à une nation s’est peu à peu forgé. Il faut savoir que le nationalisme est né à l’époque féodale en Europe, notamment après la signature du Traité de Westphalie en 1648, qui donna fin à la Guerre de Trente ans, une série de conflits armés ayant déchiré l’Europe, et à la Guerre de Quatre-vingts ans, aussi connue sous le nom de révolte des Pays-Bas. Dans ce contexte et suite à ce traité, la notion d’État-nation commence à être définie. De l’autre côté de l’Atlantique, des divisions arbitraires ont été pensées afin de partager les territoires conquis au Nouveau Monde. Ces mesures prises par les colons peuvent aussi être observées en Afrique, où les frontières semblent être tracées à la règle sur une carte. Selon ces divisions, et avec la nouvelle notion de nationalisme apportée par les européens, des sentiments d’appartenance, de patriotisme et d’identité à l’égard de territoires arbitrairement divisés se sont petit à petit développés.

Référencehttp://abcblogs.abc.es/espejo-de-navegantes/2014/04/19/los-mapas-autenticos-del-tratado-de-tordesillas/?fbclid=IwAR3vf6M9UPKztGjQLB99_dg6sm-wpPjDdvOaEe-hhNPaJxzn_kLxTwREL5o

Division des Amériques d’après le Traité de Tordesillas, 1494. On peut voir une ligne qui traverse verticalement le continent par l’actuel Brésil. Les couronnes du Portugal et de Castille ont respectivement pris les territoires de l’Orient et de l’Occident de cette ligne.

Une série de révolutions d’indépendance, fondées sur le modèle de la Révolution Française de 1789, et sur celui de la Guerre d’indépendance de 1776 dans les colonies britanniques d’Amérique du Nord, est apparue au début du XIXème siècle. Simón Bolívar, également connu comme « le libérateur de l’Amérique », est un des héros de l’indépendance les plus renommés. En dirigeant les guerres d’indépendance en Amérique du Sud, il a forgé un idéal d’union continentale parmi les jeunes nations : les concepts de Patria Grande, c’est-à-dire l’idée de faire du continent américain une grande patrie ; et de Patria Chica, sorte de petite patrie faisant référence aux différents pays qui composent le continent.

Durant les deux siècles suivants, les relations entre les pays d’Amérique Latine ont oscillé entre guerre et paix d’innombrables fois. Des conflits dus à des intérêts, très souvent patriotiques, mais surtout aux intérêts des élites, ont éclaté. Ces conflits occultaient les similitudes historiques et socio-culturelles des peuples des différents pays de l’Amérique Latine pour les diviser. Les guerres récurrentes qui ont eu lieu entre l’Équateur et le Pérou illustrent bien les tensions qui traversent le continent au cours du XIXème et du XXème siècle. Des terres qui faisaient partie du territoire équatorien ont été revendiquées par les autorités péruviennes et ont fini par tomber entre les mains du Pérou. Lorsque le Président équatorien Jamil Mahuad a signé le traité de paix avec le Pérou, le 26 octobre 1998, à Brasilia, des citoyens équatoriens ont déclaré qu’ils auraient préféré se couper les mains plutôt que de commettre une telle trahison à la patrie en cédant des territoires d’une telle manière, après avoir remporté la dernière guerre du Cenepa (territoire amazonien près de la frontière entre le Pérou et l’Équateur) en 1995. On peut alors se demander : qu’est-ce qui pousse certains individus à prendre des positions aussi marquées contre des personnes au passé pourtant si similaire ? Pourquoi en viennent-ils à prendre parti, en tant qu’individu souvent vulnérable, contre les gouvernements ? C’est bel et bien le patriotisme. Celui-ci est intrinsèque à tout peuple d’Amérique Latine. De l’éducation civique reçue à l’école, au sens patriotique hérité au sein de la famille et par les rapports sociaux, le patriotisme est omniprésent dans la société latino-américaine. Au sein même de certaines idéologies qui seraient à priori internationalistes, et qui ont eu de grandes répercussions dans tout le continent, on trouve des composantes de patriotisme. On peut prendre l’exemple de l’idéologie marxiste-léniniste était considérée à priori internationaliste et d’ailleurs, de 1922 à 1944, l’hymne de l’Union des républiques socialistes soviétiques (URSS) était « L’Internationale », composé par Eugène Pottier et Pierre Degeyter à la fin du XIXème siècle.

Référencehttp://web.sonoma.edu/users/w/wallsd/smm-aging-anthems.shtml?fbclid=IwAR245YT2hrgmfmf4meREX9iHd_Su4hOVXZtBMjOsSvKM7F467lx8lDQtD7E
Partitions de « L’Internationale », chant iconique du mouvement socialiste international.

Pour ce qui est du marxisme, il serait alors contradictoire d’ériger le patriotisme comme un fondement idéologique. Cependant, dans le cas de l’URSS, le patriotisme fut utilisé pour légitimer la naissance de l’Union. Vladimir Ilitch Oulianov, dit Lénine, avait déclaré que le patriotisme fut ce qui consolida les nouvelles républiques lorsque les forces interventionnistes tentèrent de les renverser.

« Le patriotisme de l’homme qui préfère souffrir de faim pendant trois ans avant que livrer la Russie aux étrangers est un patriotisme authentique; sans lui, nous ne nous serions pas maintenus ces trois ans. Sans ce patriotisme, nous n’aurions pas pu défendre la République Soviétique, nous n’aurions pas aboli la propriété privée […]. C’est le meilleur patriotisme révolutionnaire  » Vladimir Ilitch Oulianov, Lénine.

Les idéologies marxistes se sont répandues dans toute l’Amérique latine à partir des années 1950. Dans le contexte de la Guerre Froide, le Plan Condor a été organisé par la CIA (Central Intelligence Agency) et par le gouvernement des États-Unis pour empêcher l’expansion de l’idéologie communiste et soviétique à travers le continent américain. Cette opération a bien fonctionné dans certains pays. L’exemple le plus connu n’est autre que la dictature du Général Pinochet au Chili, qui est parvenu au pouvoir à travers un coup d’état en 1973. Celui-ci était soutenu par Reagan et Kissinger depuis Washington, et il a ainsi pu maintenir un état de violence et de répression, tel que dans d’autres pays qui ont souffert le même destin.

Dans le monde latino-américain du XXe siècle, le nationalisme s’est progressivement forgé dans certains pays, qu’ils soient de tendance de droite ou de gauche. Après presque deux siècles d’indépendance vis-à-vis des Espagnols, chaque pays commence à forger une spécificité culturelle sur leurs propres territoires et ils s’inspirent souvent de leur héritage hispanique. Les peuples indigènes isolés de la forêt amazonienne n’ont aucun intérêt à prendre part à ce mouvement nationaliste puisque la notion de frontière n’a aucune signification pour eux. Leur mode de vie est inscrit dans leur territoire ancestral et ils traversent presque quotidiennement ces frontières. C’est en fait en prenant ces différents peuples en compte, que certains pays du continent ont commencé à se définir comme des États pluriculturels, plurinationaux, et non pas comme des États-Nation. Cela montre la concurrence entre l’héritage politico-culturel européen et la réalité latino-américaine.

De plus, en dehors des indigènes, ceux qu’on considère comme civilisés, d’un point de vue euro-centriste, ont créé leurs zones de confort par rapport à leurs territoires respectifs. Les habitants de chaque pays ont commencé à s’identifier aux spécificités nationales ; ce qui a généré de la xénophobie et des discriminations entre des peuples d’Amérique Latine. Au cours de 2017 et 2018, une crise économique et humanitaire a déclenché un grand mouvement migratoire issu du Venezuela de Nicolás Maduro. À cause de la précarisation croissante, de l’hyperinflation du bolívar fuerte (Bs. F.), des milliers de familles ont émigré depuis la Bolivie pour aller dans des pays comme la Colombie, l’Équateur ou le Pérou. L’accueil qu’elles ont reçu n’a pas été très chaleureux. Des cas de discrimination sévère contre des migrants ont été rapportés. Certains les accusaient d’être la cause d’une augmentation du taux de criminalité, d’être favorisés par le gouvernement et d’avoir un accès privilégié à l’emploi. Ces emplois qui devraient être destinés aux natifs, selon les xénophobes.

Référencehttp://www.banrepcultural.org/biblioteca-virtual/credencial-historia/numero-139/la-bandera-colombiana?fbclid=IwAR1lIxXVX8iEV9HxJ48nb-swP6V_FyEatDJ-2mWQJ3FRN9h0AREcfA7OCI8

Drapeau tricolore de la Grande Colombie avec le blason de 1821. Ce drapeau sera plus tard adopté par le Venezuela, la Colombie et l’Équateur. Ce drapeau est un exemple des similitudes culturelles et historiques entres les différents pays du continent.

Une question fondamentale se pose : pourquoi craignent-ils l’arrivée de migrants latino-américains, alors qu’il semblerait qu’ils ne forment qu’un seul peuple ? Outre l’altération du statu quo, la principale raison semblerait être la peur pathologique de l’inconnu, des éléments considérés comme extérieurs par les nationalistes, dont la pensée se développe depuis l’Indépendance vis-à-vis de la couronne Espagnole.

Les peuples actuels de toute l’Amérique latine ont quelque chose en commun que d’autres peuples postcoloniaux ne possèdent pas : un métissage très profond. En comparant le métissage latino-américain et celui des colonies de l’Amérique du Nord, après l’occupation britannique, ou celui des africaines après la conférence de Berlin (1884-1885) dans laquelle les puissances européennes se sont distribuées les colonies africaines, il semblerait que le métissage latino-américain soit beaucoup plus profond, plus ancien et plus omniprésent que les autres. La différenciation ethnique aux les États-Unis, par exemple, est très marquée : les communautés caucasiennes et indigènes sont jusqu’à présent absolument distinguées les unes des autres. Cette séparation est due à la marginalisation et à l’oppression des peuples indigènes par les colons. D’autre part, lorsque l’Amérique était occupée par les Espagnols, un métissage profond s’est construit entre plusieurs groupes ethniques différents. Il a alors fallu créer de nombreux nouveaux noms de castes pour qualifier ces groupes de métisses, telles que les mestizo, les castizos, les mulatos, les zambos, les saltapatrás, les moriscos, parmi beaucoup d’autres. Une véritable hiérarchie fondée sur l’ethnie s’est mise en place. On peut comprendre que l’écart historico-culturel entre les différents pays de la région s’est approfondi en raison de la division politique de la période qui a suivi l’Indépendance.

L’être humain, d’un point de vue anthropologique, semble avoir besoin de vivre en groupe, dans une société construite. Dans La Politique, Aristote qualifie l’homme de « Zoon Politikon », notion péripatétique traduit du grec ζῷον πολῑτῐκόν, et pose ainsi qu’il est animal pensant, politique et social. L’homme vivrait donc mieux dans une « polis », parmi les autres, dans une société régie par des lois et des coutumes. Il s’agit de la « bonne vie » selon ce philosophe grec de l’Antiquité. Le sentiment de sécurité serait alors parallèle au sentiment d’appartenance à un groupe. Se sentir intégré à une société semble important pour le bien-être de l’individu. Cependant, un problème se pose lorsque les individus confondent leur bien-être, leurs intérêts personnels avec le bien-être et les intérêts du groupe au pouvoir. En effet, ce sentiment d’appartenance peut devenir un outil de manipulation et être instrumentalisé à des fins politiques. La discrimination et la stigmatisation des minorités semblent être le résultat de cette instrumentalisation des identités. Le rejet d’autrui, même s’il partage une même histoire et des mêmes racines, se fonde donc sur des mécanismes politiques et sur les peurs de chacun.

Les pays qui composent l’Amérique Latine sont liés par de nombreuses similitudes historiques, sociales, culturelles et ethniques. Les quelques différences qu’il existe entre les pays devraient être célébrées au nom de la diversité et non être un motif de conflit. Dans le monde latino-américain, les notions de patriotisme et de nationalisme semblent alors quelque peu absurdes et elles créent en réalité une distance inutile entre des peuples frères.

Nicolás Bonilla Clavijo

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