Passion Escobar

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Si on doit choisir l’une des figures les plus emblématiques de la France, il s’agira probablement de Voltaire… Ou peut-être de Zidane. Pour les Anglais, il est possible que ce soit la Reine, ou bien les Beatles. Au grand dam des autorités de Bogota, la figure colombienne la plus iconique, quant à elle, est peut-être celle du narco-trafiquant Pablo Escobar.

Patron légendaire du cartel de Medellin, Pablo Escobar a depuis longtemps volé au révolutionnaire Simon Bolivar, son rôle de symbole de la Colombie à l’échelle internationale. L’un des criminels les plus célèbres de l’Histoire, au même titre que Bonnie Parker & Clyde Barrow, ou, du côté de la fiction, Tony Montana, Escobar jouit d’une popularité incroyable, malgré ses activités et ses crimes; tous aussi bien connus que documentés. Ces vingt dernières années, on assiste en plus à un processus de romanisation du personnage. Comment expliquer ce succès ?

Le criminel : une figure fantasmée.

La ​pop-culture, l​ ’industrie du divertissement et du spectacle éprouvent une fascination non dissimulée pour le monde du crime. Et cela ne date pas d’hier. Par exemple, les ​desperados ​ont toujours fasciné beaucoup plus que le shérif exemplaire : tout le monde se souvient plus aisément de Billy the Kid ou de Jesse James, que de l’honnête Marshall dans « ​Le train sifflera trois fois ».
Qu’il s’agisse du ​serial killer, ​ou du crime organisé, écrivains, scénaristes, réalisateurs, acteurs et actrices, se les arrachent. Et les criminels se retrouvent partout, sur toutes les pages, ou sur tous les écrans. Il arrive même de manière récurrente que le criminel, censé être l’antagoniste, vole totalement la vedette au héros. Par exemple, avant que le film ​Les incorruptibles (​ Kevin Costner) ne vienne rééquilibrer un peu les choses, Al Capone était infiniment plus populaire qu’un Eliott Ness.

Et cette ​hype n​ e semble pas descendre, ni pour les fous assassins, ni pour les grands noms du milieu. Elle se manifeste à la fois sur le grand écran, et sur la petite lucarne. A la télévision, les tueurs en série les plus détraqués ont eu l’occasion de s’illustrer dans ​Aquarius (​ qui suit la vie de Charles Manson), Esprits criminels ​(à raison de douze saisons, avec vingt-deux épisodes chacune, et un tueur différent, en moyenne, pour chaque épisode, la série a eu le temps de faire le tour du sujet…), ​Mindhunter (​ série sur Netflix du roi du thriller noir, David Fincher, qui raconte la genèse du profilage psychologique à destination d’enquêtes criminelles) ou dans la peau du jouissif Dexter Morgan (personnage créé par Jeff Lindsay, joué par Michael C.Hall, qui se retrouve cette année à Cannes, pour présenter l’un des projets du maître du polar américain, Harlan Coben), de la série du même nom. Sur le grand écran, on citera surtout les excellentes performances de Kevin Spacey, qui, avant de jouer un Président américain retors, et d’être accusé d’agression sexuelle, interprétait John Doe, l’un des tueurs les plus fous du cinéma, dans ​Seven, ​de Charlize Theron, qui interpréta la très réelle Aileen Wuornos, l’une des empoisonneuses les plus célèbres de l’Histoire moderne, une sorte de La Voisin moderne, ou de David Fincher, qui réalisa l’excellent film ​Zodiac, s​ ur le tueur tristement célèbre, dont l’identité demeure toujours un mystère.

En ce qui concerne les bandits de grand chemin, et autres mafiosos, ou têtes de cartels, Denis Villeneuve, pour le septième art et les salles de cinéma, a frappé un grand coup, avec ​Sicario, ​en réinventant totalement les codes du thriller se déroulant dans l’univers des cartels. On peut également citer quelques-uns des films qui se sont basés sur un pan de la vie de Pablo Escobar, ou sur une de ses opérations. Parmi ceux-là, on retiendra surtout ​Paradise lost​, ​Barry Seal : American pilote, ​et le très récent mais tout aussi décevant ​Loving Pablo, ​avec un duo Bardem-Cruz qui ne fonctionne, pour une fois, absolument pas.

On peut par contre clairement affirmer que c’est avec l’ère de la télévision, et des plateformes de streaming, q​ ue le roi de la cocaïne a acquis une si importante notoriété auprès du grand public. Il y a d’abord eu une mini-série, intitulée ​Pablo Escobar, le patron du Mal, ​puis, l’apogée, marquée par la production Netflix, ​Narcos.​ Avec un Wagner Moura qui ressemble autant à Escobar que Pierre Niney à Yves St Laurent, des scènes tournées principalement en espagnol, dans un souci de réalisme, c’est vraiment le point culminant de la carrière posthume de Pablo Escobar, dans le domaine de l’Entertainment.

De l’homme au mythe : comment cela est devenu possible.

En son temps, déjà, le patron du cartel de Medellin avait des ambitions politiques. Avec plus d’argent qu’il n’aurait jamais pu en dépenser, même en dix vies, Escobar s’attèle à la construction de logements sociaux, ou au moins, décents, pour les habitants des bidonvilles colombiens. Il tenta lui-même de s’ériger en héros du peuple, et rapidement, fut vu par les franges les plus pauvres qu’il soutenait et protégeait, comme un véritable bienfaiteur. Si bien qu’un jour, au micro de Valéria Vallejo, quelqu’un alla jusqu’à le qualifier de Robin des Bois. D’après les témoignages de ses anciens camarades, qui lui ont survécu, donc, une espèce assez rare, ou d’après les récits de sa famille, Escobar tirait une certaine fierté de cette image, et se voyait réellement comme un homme du peuple. Le combat qu’il mena en tant que député, pour lutter contre l’extradition à son encontre, que réclamaient la DEA (agence de lutte contre le trafic de stupéfiants) et le Congrès américain, il affirma le mener au nom de la souveraineté colombienne. Il tenta d’être un héros colombien, s’opposant à un impérialisme étasunien déplacé, et dénonçant une corruption endémique des élites de son pays.

Toutes les œuvres qui parlent d’Escobar, films, séries, ou littérature, se gardent bien, à juste titre, d’adopter un ton laudatif pour expliquer quel genre d’homme il était. ​Narcos, ​à ce titre, est l’un des meilleurs exemples qu’on pourrait trouver. Tout en reconnaissant au seigneur de la poudre blanche des qualités humaines, qu’on lui reconnaissait unanimement, comme la ténacité, la loyauté, ou l’amour paternel, la réalisation et les showrunners, ne cherchent pas à faire du personnage d’Escobar, un personnage tragique, le héros romantique par excellence.

Il s’agit ici de relater les faits, de la manière la plus exhaustive et donc, la plus objective possible. On ne changera pas l’histoire de l’homme, ou l’histoire du réseau et des trafics qu’il a contribué à faire émerger. Le spectateur est libre de choisir ce qu’il veut penser du protagoniste. Mais le ton de l’intrigue, les images, sont tels, qu’il est impossible de perdre de vue l’essentiel. Même si à certains moments, Escobar pourra apparaître comme émouvant, ou plus digne, méritant, que ses adversaires, la série s’assure qu’on n’oublie jamais le caractère impitoyablement cruel des narco-trafiquants et de leurs machinations.

Au fond, Escobar n’est ni le pire, ni le meilleur des narco-trafiquants que l’histoire ait jamais connu. Les cartels sud-américains, qui ont essayé de se tailler la part du lion, après la mort de leur roi, notamment ceux de Sinaloa, Cali ou Beltran-Leyva, ont connu des chefs aussi impitoyables, parfois même plus sanguinaires ou violents. De la même manière, les Triades de l’Asie du sud-est, les réseaux afghans ou birmans, deux communautés qui sont les plus proches des sources les plus massives d’approvisionnement en pavot, se montrent d’une barbarie inqualifiable, pour éviter l’arrestation par les polices du monde entier, et d’une certaine manière, l’ASIS (renseignement australien) ou les forces de sécurité des Philippines, sont assez satisfaites de pouvoir dire qu’elles n’ont jamais connu dans leur histoire d’ennemi plus vicieux.

Alors pourquoi le retenons-nous lui, et pas un autre ? Pourquoi Joaquin Guzman dit ​El Chapo​, nouvel empereur de la drogue, n’a-t-il pas pris la place du défunt Escobar, mort déjà depuis plus de 20 ans, dans les domaines du ​show-business​ ?

Les raisons sont évidemment multiples. Et par ailleurs, beaucoup trop nombreuses pour qu’on tente de toutes les citer. Il est pourtant possible d’avancer les arguments les plus plausibles, qui expliquent pourquoi Guzman ne sera jamais Escobar, pourquoi ce dernier sera toujours à part. Pour commencer, on peut parler de « l’attachement » que le public ressent à l’endroit de Pablo Escobar. Finalement, le grand public connaît mieux Escobar que le cartel de Medellin. On a appris à connaître l’homme en tant que tel. Les films qui lui sont consacrés parlent souvent plus de sa vie intime que des détails des assassinats qu’il commanditait. On a tendance à d’abord voir Escobar en tant qu’homme, avec tous ses problèmes et ses rêves, avant de le voir comme l’un des plus grands criminels du XXème siècle. Sans dire que l’attachement est tel qu’on serait prêt à pardonner à Escobar toutes les atrocités qu’il a autorisées ou ordonnées, on a appris à connaître Pablo Escobar en tant qu’être humain à part entière, plutôt qu’en tant que simple cible prioritaire. Pour le meilleur et pour le pire, cela ressemble presque à une version bizarre du syndrome de Stockholm.

Vient ensuite la dimension sociale qu’Escobar voulait qu’on attache à son nom. Malgré toute la détestation qu’on peut éprouver pour Escobar, celui-ci a massivement aidé, financièrement, la reconstruction et la réhabilitation de hameaux et quartiers colombiens. A tel point qu’aujourd’hui encore, certains locaux éprouvent encore un immense sentiment de gratitude à son égard. On dit même qu’il est possible de trouver, dans certains quartiers, des tags à son effigie, en signe de reconnaissance. Même si cette image de Robin des Bois est 1) problématique puisqu’elle tend à faire oublier d’où l’argent venait… 2) incomplète, d’une certaine façon, elle restera à jamais attachée au nom d’Escobar.

Finalement, c’est parce qu’Escobar lui-même, de son vivant, s’est construit une image, même, un mythe, qu’il a acquis une place si particulière dans l’histoire. Tous ses collaborateurs qui lui sont restés fidèles après sa chute, avec l’aide du bouche à oreille, ont fait traverser sa réputation à travers les âges, louant un chef craint, mais juste, loyal. Escobar est en plus arrivé au bon moment au bon endroit. A une époque où la Colombie était gangrénée à la fois par des luttes politiques intestines, révélant la corruption galopante des instances dirigeantes, mais aussi par des luttes armées beaucoup plus concrètes, menées par des milices ou des groupes paramilitaires, et dévoilant une instabilité quasiment structurelle, Pablo Escobar n’apparaissait certes peut-être pas comme le gendre idéal. Mais il ne semblait pas non plus être la plus terrible des menaces pour la sécurité du Colombien moyen. Il reconnaissait l’illégalité fondamentale de ses activités et les crimes qu’il commettait, mais considérait que cela n’était qu’un moindre mal, par rapport à tout ce que son pays subissait déjà. A tort ou à raison, d’ailleurs.

Son (apparent) patriotisme (qui se manifestait surtout par un certain anti-américanisme et quelques penchants mégalo-maniaques), lui acheta également beaucoup de partisans. Egalement, les méthodes que ses ennemis employèrent pour le traquer, notamment les groupes ​Los Pepes ​(PPP, ​Perseguidos por Pablo Escobar)​, ou le Bloc de Recherche, une brigade toute dédiée à son arrestation, étaient très souvent d’une extrême violence, qui lui permettait de jouer le rôle d’une victime, qui doit riposter à la brutalité, par le même degré de brutalité.

Au contraire, Guzman n’a pas cette aura qui brille autour de lui. Alors qu’Escobar jouissait et jouait de son charisme pour narguer ses ennemis, en les forçant parfois à se soumettre par la ruse, la menace, ou le chantage (rien que l’épisode de la Cathédrale est déjà suffisamment révélateur), Guzman a passé la majeure partie de sa « carrière » dans l’ombre, évitant les coups d’éclat, pour mener ses affaires en toute discrétion, et se garantir un confortable taux de réussite. De plus, Guzman, malgré ses succès, n’a commencé à attirer l’attention de la presse internationale, que lorsqu’a commencé son éreintant jeu du chat et de la souris, avec 90% des polices du continent américain. Guzman n’a pas cherché la gloire, et de ce fait, n’aura probablement pas la même postérité qu’Escobar.

Puis, détail qui pourrait paraître anecdotique, le Mexique n’a pas la même histoire en matière de trafics de narcotiques que la Colombie. Alors que la Colombie n’a jamais connu d’accalmie dans ce domaine, depuis les années 70, le Mexique, avec la chute du Cartel de Guadalajara, pensait avoir enrayé le phénomène, au moins, pendant quelques années.

Gaetan Dupuy

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