La nouvelle frontière de Space X

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Mardi 6 février 2018. Début d’après-midi pour la côte Ouest, soirée pour Paris. Sur la base de lancement de Cap Canaveral en Floride, des dizaines de caméras live sont braquées sur le mythique pas de tir 39A, d’où sont parties les missions lunaires et les navettes spatiales. Cette fois-ci, pas de vol habité, pas d’alunissage, mais le moment n’en est pas moins historique. Les spectateurs de toute trempe vont assister au vol inaugural d’un monstre. Dernière née de Space X, la Falcon Heavy mesure 70 mètres de haut et 11,60 mètres d’envergure. Malgré ses 1421 tonnes au décollage, il lui faudra moins d’une minute pour passer le mur du son grâce à ses 27 moteurs Merlin conçus par l’entreprise. Capable de lancer 63,8 tonnes en orbite basse, c’est trois fois plus que l’Ariane 5 européenne. Pour ainsi dire, c’est même la plus puissante fusée depuis les prodigieuses Saturne 5 lunaires des années 1960.

À Hawthorne, siège social de l’entreprise, l’ambiance est électrique. Que de chemin parcouru depuis qu’Elon Musk, créateur de Paypal et millionnaire à l’époque, a créé l’entreprise en 2002 ! Son objectif se résume en quelques mots : réduire les coûts de lancement, démocratiser l’accès à l’espace et ainsi l’ouvrir au tourisme et à la colonisation ! En 16 ans, Space X a développé ses propres composants, trois types de moteurs, un quatrième (appelé « Raptor ») est en cours, et toute une gamme de fusées : du lanceur léger Falcon 1 au moyen Falcon 9. Falcon 9 a fait entrer Space X chez les grands, car il est réutilisable pour plusieurs lancements. Une différence notable par rapport à la plupart des fusées qui sont un peu comme des avions de ligne qu’on ne pourrait utiliser que pour un seul vol, d’où des prix de lancement assez élevés. Mais Falcon 9 est une performance qui ne tient pas seulement aux économies qu’elle génère. Là où la navette atterrissait comme un avion pour pouvoir être réutilisée, son premier étage revient sur Terre à la verticale, comme la fusée de Tintin. Lorsque le concept a été présenté fin 2011, personne n’y croyait. « Ce que propose Space X a été étudié en long, en large et en travers pendant 25 ans, et on ne voit pas comment cela pourrait marcher. » déclarait Christophe Bonnal, expert du CNES (1), au magazine Ciel & Espace (2). En juin 2014, le magazine expliquait « en moins de dix ans, la société a mis au point un lanceur fiable qui expédie vers la Station Spatiale Internationale (ISS) le seul cargo automatique capable de revenir sur Terre, le Dragon. Surtout, son lanceur – le Falcon 9 – est venu casser les prix en proposant des tirs commerciaux autour de 60 millions de dollars (43 M€ ; pour comparaison, une Ariane 5 coûte plus de 150 M€). » (3). Mais toujours pas d’atterrissage vertical du premier étage. Le 10 janvier 2015, la fusée rate de peu sa piste, une barge dans l’océan (4) bientôt renommée « suivre simplement les instructions » (5). Le 11 février 2015, nouvel échec, mais cette fois-ci ce sont les mauvaises conditions météo qui sont en cause (6). Comme dit Elon Musk : « L’échec est une option ici. Si les choses ne sont pas défaillantes, vous n’êtes pas assez innovant. » (7). L’exploit a lieu le 8 avril 2016 (8), à la 5ème tentative. Depuis, les lancements se sont multipliés, et Space X montré que le Falcon 9 réutilisable n’était pas qu’un simple démonstrateur technique.

Mais on comprend mieux alors la nervosité des contrôleurs de vol. Avec Falcon Heavy, Space X ne faisait pas seulement son entrée sur le marché des lanceurs lourds. La fusée étant trois Falcon 9 accolées, elle devait aussi démontrer sa capacité à mener simultanément le retour de trois fusées, avec à chaque fois une précision de quelques mètres. Enfin, plus que tout, elle devait démontrer sa capacité à envoyer une charge vers Mars. Et pour le premier vol, cette charge n’est autre… qu’une voiture électrique Tesla. Le tout sur la chanson « Life on Mars » de David Bowie. Une manière pour Elon Musk d’assurer au moins une campagne de pub en cas d’explosion de la fusée, probable compte tenu de l’ambition du projet. Si cette excentricité publicitaire est critiquable, il ne faut donc pas oublier que ce lancement était déjà en lui-même une expérience scientifique, laquelle a d’ailleurs été un succès total. Je vous recommande la vidéo du lancement (disponible à ce lien et commençant à partir de 8 minutes : https://www.youtube.com/watch?v=wbSwFU6tY1c&feature=share) montrant non seulement le décollage, mais aussi le retour des deux fusées latérales (à 37 minutes).

Et maintenant, où va Space X ? Sur Mars ! C’est l’objectif fixé à moyen terme par Elon Musk à sa société. Le projet martien, présenté en grande pompe en septembre 2016, fait intervenir un lanceur super-lourd (7000 tonnes voire plus), propulsé par 42 moteurs (9). Un réservoir géant en fibre de carbone a déjà été testé avec succès en 2016, et le premier vol est prévu pour 2022. Une échéance intenable, quand on sait que la Falcon Heavy a abouti avec trois ans de retard. Mais la stratégie est bien là, et surtout la volonté.
En conclusion, l’innovation demande du temps. Et Space X a démontré son pragmatisme et sa patience. Nous voici, depuis le 6 février, dans une ère où la plus puissante fusée du monde est la réalisation d’une entreprise privée, pas d’un État. Elon Musk est sans doute un bourreau de travail, parfois désagréable avec ses employés comme avec ses proches. Mais force est de constater que les équipes de Space X réussissent là où les États et les opinions publiques sont incapables de se décider. À savoir, se lancer dans des projets d’exploration spatiale d’envergure, et ainsi ouvrir la voie des étoiles à l’Humanité qui lui permettra de résoudre ses problèmes terrestres.

Amaury DUFAY

 

(1) Centre National d’Etudes Spatiales, l’agence spatiale française.

(2) DE BREM Paul, « Space X rêve de recycler les fusées », Ciel & Espace, n°501, février 2013, pp.46-49, p.49.

(3) HENAREJOS Philippe, « Space X le trublion du transport spatial », Ciel & Espace, n°529, juin 2014, pp.36-37, p.36.

(4) « Space X loupe de peu son atterrissage », Ciel & Espace, n’°537, février 2015, p.20.

(5) « Just read the instructions »

(6) HENAREJOS Philippe, « Recycler les fusées : l’idée fait son chemin », Ciel & Espace, n°539, avril 2015, pp.46-47.

(7) « Failure is an option here. If things are not failing, you are not innovating enough ».

(8) CNEWS, vidéo, « Space X réussit l’atterrissage de sa fusée Falcon 9 en pleine mer », publiée le 9 avril 2016, consulté le 7 février 2018,

https://www.youtube.com/watch?v=aol2KgPQ2Es

(9) FRANKEL Charles, « S’arracher à l’attraction terrestre », Ciel & Espace, Hors Série, n’°27, mars 2017, pp.40-43, p.42.

 

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