Narcisse, guide de l’indignation sélective

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Le 13 novembre 2015 fait partie des dates dont on se souvient. Il fait partie de ces événements marquants au point qu’il nous est possible d’énoncer sans efforts ce que l’on faisait au moment où la nouvelle est tombée. L’information a afflué sur les réseaux sociaux, allant d’un simple rappel des faits à des photos sanglantes. La particularité de cet épisode ? Nous y étions tous. Oui, cher lecteur, tu y étais aussi. Il était impossible d’aller sur un quelconque réseau social, de regarder une seule chaîne de télévision sans être immergé dans les faits. Piégés par l’information, nous y étions même à notre insu. D’abord Paris, puis la France, pour finir par voir le monde entier touché. Très vite, l’émergence du « Pray for Paris », des discours de soutien, des mobilisations. Oui, toi aussi tu as probablement déposé une bougie sur les marches de l’Hôtel de Ville. Tu es peut-être même de ceux qui ont appliqué le filtre bleu-blanc-rouge en photo de profil Facebook. Pourtant, tu ne t’es sans doute pas autant acharné de publications sur les 58 morts au Nigéria, la voiture piégée à Ankara, ou encore plus récemment à Homs. Mais pourquoi la mobilisation aussi bien française qu’internationale a été aussi conséquente autour du Bataclan, alors qu’elle semble inexistante vis-à-vis d’autres événements pourtant assimilables de fait ?

Le clivage Orient/Occident

Le soutien international au peuple français est en réalité davantage un soutien de l’Occident pour un pays occidental. L’un des premiers discours prononcés à cet effet a été celui du président Obama. Le drapeau français a été formé par les illuminations de l’Empire State Building, du stade de Wembley à Londres ou encore du Christ du Corcovado à Rio. La veille a eu lieu un attentat à Beyrouth et pourtant, le drapeau libanais n’a figuré sur aucun de ces monuments.

Nous pourrions alors penser que le clivage entre Orient et Occident, souligné par René Guénon dès la première moitié du XXème siècle, favorise la réaction de l’Occident face aux mésaventures occidentales plutôt qu’orientales. Le principal argument de cet auteur était la différence fondamentale entre l’Occident moderne et l’Orient traditionnel. Or, nous pouvons constater une certaine uniformisation contemporaine du monde par la mondialisation, elle-même favorisée par le libéralisme. Le dépaysement opéré par les voyages de nos grands-parents n’existe plus actuellement. Les société se développent de la même manière et leurs villes, à défaut de pouvoir s’étendre, prennent de la hauteur. Pour visiter un pays, il fallait parler sa langue ou être assisté par guides et traducteurs, tandis que maintenant l’anglais est devenu universel. Notre désintérêt pour le reste du monde ne peut donc pas être simplement dû à des données géographiques et culturelles.

Cars burn at the site of an explosion in the Shi'ite town of Hermel February 22, 2014. A suicide bomber killed two Lebanese soldiers with a car bomb near an army checkpoint in a Hezbollah stronghold in northeast Lebanon on Saturday, security sources said.The latest bombing, in a country destabilised by the civil war in neighbouring Syria, was the third such attack in recent weeks in Hermel, a predominantly Shi'ite Muslim area near the border with Syria. Fifteen people were wounded. REUTERS/Rami Bleibel (LEBANON - Tags: POLITICS CIVIL UNREST TPX IMAGES OF THE DAY)

Une crise sociologique

En nous concentrant sur le cas de la France, intéressons-nous à une question primordiale en philosophie depuis le « connais-toi toi-même » de Socrate : la question identitaire. Aujourd’hui au cœur de l’actualité avec le débat sur la déchéance de nationalité, il convient de définir ce qu’est l’ « identité ». De manière simplifiée, il s’agit de ce qui fait d’un être un individu et pas seulement une personne. C’est la singularité intellectuelle face à l’universalité biologique.

Par définition, la nationalité n’est donc pas le propre de l’identité. Cette dernière est composée de divers éléments, de diverses appartenances. Un Français n’est pas juste Français. Nous pouvons être les héritiers de cultures ou de croyances différentes. Chacun de ces éléments nous permettrait de nous rapprocher des individus avec lesquels on les partage : ils fédèreraient, uniraient. Mais en pratique, nous avons au contraire tendance à nous arrêter à ce qui nous diffère d’autrui, à le rejeter dans sa différence. Ainsi, si un individu distingue radicalement son identité de celle de son propre voisin, malgré leur appartenance à une nation commune, il lui serait sans doute inconcevable de partager un quelconque élément identitaire avec des inconnus, voire des étrangers.

Médias et émotion

Les médias sélectionnent les informations qu’ils divulguent ainsi que l’importance qu’ils leur accordent. Les informations nationales sont favorisées en dépit des actualités internationales. Pourtant, un cas dépassant nos frontières a particulièrement intéressé il y a peu. Il s’agit du dauphin mort déshydraté sur une plage argentine après que des touristes aient pris des photos avec lui. Les réseaux sociaux se sont indignés, dénonçant la bêtise humaine. Mais à quoi ces posts, tweets ou autres statuts rimaient-ils ? À rien. Réagir plutôt qu’agir, tel est le mantra de notre société. Pourtant, réagir face à certains actes terroristes pourrait permettre l’action, le changement. Si chacun se sentait concerné par le sort des familles syriennes, des actions seraient menées poussant la communauté internationale à revoir sa politique d’accueil. Cependant, la société semble d’avantage émue par la déshydratation d’un dauphin.

« L’émotion s’impose dans son immédiateté. Elle s’impose au point que toute conscience est émotion. L’émotion demeure l’ennemie radicale de la raison : elle n’essaie pas de comprendre, elle « ressent ». On doit cet état de fait contemporain sans doute aussi à l’influence des réseaux sociaux. On « tweete », on « gazouille » à tour de bras. Se dégradent le sens critique, la culture, la recherche de la vérité », a expliqué Claude-Jean Lenoir au Monde diplomatique. Tous se trouvent alors piégés par l’émotion suscitée par une information quelconque, plutôt que d’en critiquer son utilité.

Même dans les plus hautes sphères de l’État, l’émotion prend, ou on lui laisse prendre, le dessus au point de proposer des changements dangereux. Amin Maalouf, dans Les identités meurtrières, annonce au sujet de l’identité qu’il suffit « qu’une seule appartenance soit touchée et c’est toute la personne qui vibre » et ajoute qu’on a « souvent tendance à se reconnaître dans son appartenance la plus attaquée ». Procédons maintenant par syllogisme. Si on ne me reconnaît qu’une appartenance et qu’on a tendance à se reconnaître sans son appartenance la plus attaquée, c’est alors en voyant attaquée la seule appartenance qu’autrui me reconnaît que je ne me reconnais qu’à travers elle. Autrement dit, c’est parce qu’autrui rejette mon appartenance manifeste que j’aurais tendance à la favoriser en dépit des autres. Cercle vicieux ? Absolument. Mais de ce fait, la déchéance de nationalité reviendrait à exclure ce qui pourrait nous unir.

C. Charlet Möller

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