Migrations à la frontière italienne : « Nos sommets ne doivent pas devenir des cimetières »

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Depuis plus d’un an les frontières qui séparent le Briançonnais (Hautes Alpes) de l’Italie sont devenues un réel carrefour migratoire. De nombreux migrants venus d’Afrique de l’Ouest se regroupent à Bardonecchia (Italie) et tentent de passer la frontière dans l’espoir de trouver refuge en France. Parmi eux de nombreux mineurs, particulièrement des hommes. Peu de femmes parviennent à survivre jusqu’ici. En effet, parvenir jusqu’en Italie est une réelle épreuve. Entassés sur des embarcations de fortune pendant des semaines, les conditions de vie sont effroyables : un grand nombre d’entre eux meurent. Et encore faut-il arriver jusqu’à la Méditerranée.

Toumani, un sénégalais d’une trentaine d’années recueilli à la frontière italienne par une jeune Briançonnaise, raconte l’horreur vécue lors de la traversée de la Libye : « J’ai été arrêté et emprisonné par des trafiquants d’hommes. Ils laissent trois jours à votre famille pour envoyer de l’argent pour vous faire libérer et passé ce délai ils vous torturent. Je suis resté enfermé là-bas deux semaines, ils me torturaient tous les matins et tous les soirs et envoyaient des vidéos à ma famille. »

Des centaines de migrants arrivent en France par le col de l’Échelle (1760 mètres d’altitude) et les habitants des petits villages briançonnais vivent au rythme de ces arrivées. La police française renvoie en Italie tous les sans-papiers retrouvés à moins de 20 km de la frontière. Depuis plusieurs mois la circulation de la police dans la vallée est devenue omniprésente.

Mais dans cette région frontalière, une résistance solidaire s’est rapidement organisée. Un réseau s’est mis en place et s’oppose à la police pour aider ces demandeurs de refuge, et cela pour une bonne raison. En hiver, le passage de ce col s’avère très dangereux, les températures peuvent descendre jusqu’à -25°C, et la route peut être ensevelie sous plus de deux mètres de neige – mais qu’est-ce que cela représente pour des hommes qui ont risqué leurs vies pendant des semaines sur la Méditerranée ?

De nombreux habitants des villages environnants se relaient alors la nuit et montent au sommet de ce col avec des couvertures, des vêtements chauds et de la nourriture pour recueillir ces hommes piégés par le froid. Ce passage laisse des séquelles à beaucoup d’entre eux. L’hiver précédent, un jeune migrant a été amputé des pieds car ceux-ci avaient gelé.

« C’est un acte élémentaire de solidarité qui se met en place ici. Nous ne pouvons pas fermer les yeux et laisser mourir des hommes à quelques kilomètres de chez nous. Nos sommets ne doivent pas devenir des cimetières. Si personne n’œuvre à aider ces migrants que retrouvera-t-on à la fonte des neiges si ce n’est des cadavres ? » témoigne Luc, un habitant du Briançonnais engagé dans l’association Tous Migrants.

Un local a été ouvert par cette même association à Briançon pour recueillir ces hommes après leur périple. Des bénévoles les aident dans les démarches administratives et essayent de les intégrer au mieux à cette petite ville.

Une journée de solidarité a été organisée le 17 décembre dernier à Briançon. Une cordée solidaire s’est établie au col de l’Échelle, et plus de 200 personnes ont marché ensemble sur la route enneigée du col en signe de résistance et de soutien. Ont aussi eu lieu des débats et des conférences d’information, lors desquelles Edwy Plenel, directeur de Mediapart, s’est exprimé sur le devoir d’hospitalité :

« Il faut bien résister à l’oppression, et c’est un droit fondamental qui est dans la Déclaration des droits de l’homme. Et il y a oppression quand des gens sont laissés à la rue, il y a oppression quand des gens ne sont pas nourris, il y a oppression quand on donne des couvertures aux fans de Johnny mais qu’on les enlève aux demandeurs de refuge. Ce que nous avons en face fait de l’isolement, de la déchirure, de la peur, de la haine. Nous, nous défendons un droit fondamental, le droit à la mobilité. Ceux qui le défendent sont les mêmes qui sont solidaires des sans-abris. Rappelez que ce droit fondamental est le nôtre. Nous montrons l’exemple, nous ne faisons pas des grands discours, nous ne donnons pas des leçons, nous y allons nous-même. »

Juliette Pascal

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