Marx et Machiavel, les génies prométhéens

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Bien peu de penseurs auront, comme Marx et Machiavel, joui d’une si grande renommée tout en subissant une si importante critique, au point de faire l’objet dans la mémoire collective, même des plus jeunes esprits, d’une connotation diabolique. Nul n’est à condamner pour cette injustice plusieurs fois séculaire, et surtout pas le lectorat étudiant, qui gagnera cependant à quelques éclaircissements sur ces deux auteurs que tout le monde connait, mais que personne ne lit selon les mots de Raymond Aron.

Dans la mythologie grecque, Prométhée est ce Titan condamné par Zeus à voir son foie dévoré par un aigle, l’organe repoussant chaque nuit, et ce pour avoir dérobé et révélé aux hommes le feu de l’Olympe. Ce mythe illustre bien la situation de l’Allemand et du florentin car tous deux ont, à leur façon, éclairé l’humanité sur elle même tout en voyant leurs œuvres condamnées par des interprétations fausses, des causalités hasardeuses et une absence de lecture approfondie des travaux en question.

On ne saurait se livrer ici à une étude précise des deux auteurs1, et pourtant la connaissance et la comparaison de leurs travaux amènent à des conclusions surprenantes, allant bien au-delà de la perception habituelle du travail des deux auteurs, et il nous faut donc rappeler quelques éléments saillants de leurs doctrine.

Rousseau dit dans Le contrat social que « en feignant de donner des leçons aux Rois, Machiavel en a donné aux peuples. » Ainsi annonçons tout de suite la couleur, Machiavel, créateur du machiavélisme, père malgré lui des régimes autoritaires et apôtre de la violence et de la trahison, était avant tout un libéral. Certes pour fonder un État, pour restaurer un régime corrompu ou donner une Constitution à un peuple décadent les mesures extrêmes sont selon lui inévitables, mais son idéal reste la République, la loi, un peuple vertueux. Il ne croit pas qu’aucun homme ne soit capable de ne pas abuser du pouvoir absolu et recommande, comme les libéraux, que par la disposition des choses le pouvoir arrête le pouvoir. Durant le XXème siècle, quand bien du sang fut versé au nom des idéologies, comme l’annonçait Nietzsche, les machiavéliens apparurent comme les défenseurs de la liberté, celle qui autorise la rationalité des actes et de la pensée.

Machiavel nous dit qu’il faut voir la réalité telle qu’elle est et non telle que l’on voudrait qu’elle fût. Son maître mot est l’efficacité. Un emploi des moyens efficaces pour atteindre un objectif fixé, voilà la doctrine de machiavel, rien de plus et rien de moins. Or la rationalité dans les moyens, déduite de l’observation sans préjugés des consécutions causales, ne garantit pas plus la moralité des moyens que celle des fins. C’est pourtant ce manque de moralité qui est reproché au florentin, victime de son sujet, alors que tant d’actes politiques ont résulté de ses travaux. Mais une fois posée la nécessité prioritaire de l’étude de la réalité telle qu’elle est, comment refuser les leçons qu’elle donne, à savoir l’immoralité fréquente des moyens efficaces ? Comment interdire à l’homme d’action d’employer des moyens efficaces et comment nier qu’en certaines occasions l’efficacité exige des moyens moralement détestables ?

L’analyse est tout autre chez Marx mais amène à la même condamnation populaire, au sens le plus péjoratif du mot. Or, soyons là aussi très clairs. Jamais Marx n’a dans ses écrits élaboré un système politique ne serai-ce qu’approchant celui édifié de toutes pièces en Russie après 1917 puis en U.R.S.S. Certes, il était favorable à la révolution violente et entendait cette même violence comme un moyen d’émancipation historiquement et socialement nécessaire, mais la comparaison avec la révolution de 1917 s’arrête là. Les multiples interprétations données à l’œuvre du grand penseur, qu’elles soient Leniniste, Trotskienne ou encore Maoïste, n’appartiennent qu’à ceux qui les ont faites, le marxisme de Marx se lave les mains de ces ersatz.

Les travaux de Marx ont pour objet l’analyse du capitalisme, de son évolution et de son autodestruction inévitable du fait de ses contradictions internes, avant l’avènement nécessaire du socialisme. A travers les siècles les régimes se succèdent, tous déchirés par des contradictions, tous caractérisés par la domination de l’homme par l’homme. Mais le développement des forces productives et la socialisme mettront selon lui fin à la préhistoire, ouvrant une nouvelle ère, celle du progrès social sans révolution politique. Une société sans classes et sans propriété privée des moyens de production.

Cette prophétie, Marx la développe et la démontre scientifiquement par le biais de concepts sociologiques mais surtout d’une analyse économique très poussée. Or, on oublie souvent non seulement que Marx demeure l’un des grands écrivains économiques, mais surtout que, bien qu’il se soit souvent trompé, une grande partie de ses analyses reste vraie encore aujourd’hui. Ajoutons que celui qui passe à tort comme le théoricien du système économique soviétique fut le dernier des classiques en économie, et ce dans la plus pure tradition ricardienne, autrement dit il fut un économiste libéral, s’inspirant allègrement des Ricardo, Smith, et autres Mill, considérés comme les pères de la théorie économique contemporaine dominante. Marx est un optimiste qui prône une philosophie du progrès, justifiée par une théorie du capitalisme.

Machiavel se veut conseiller du Prince et Marx s’est pensé confident de la providence. Le premier dit au Prince ce qu’il faut faire en un temps donné pour atteindre tel objectif. L’autre ne connaît que la direction dans laquelle va l’humanité sans en être consciente, et sans en connaître les moyens réels.

Or, il est intéressant de constater que, finalement, les deux théoriciens peuvent non seulement s’entendre mais se compléter, et c’est alors une théorie complète de l’action politique, qui est négligée et bafouée lorsque l’on fustige ou ignore volontairement et par tradition ces deux auteurs.

En effet, de même que dans l’œuvre de Machiavel la lutte pour le pouvoir apparaît au premier plan sans pourtant que soient méconnues ou ignorées les rivalités des groupes sociaux, ainsi que la compétition pour la richesse, de même, en sens contraire, Marx met en lumière les racines sociales et économiques des conflits à l’intérieur de toute formation sociale, mais cela sans ignorer que les citoyens antiques, les seigneurs médiévaux ou les bourgeois modernes n’exercent pas le pouvoir selon les mêmes procédures.

L’exemple type est peut-être ce que Gramsci appelle le parti-prince collectif, autrement dit le parti communiste comme il a pu exister en Russie, incarné par les Bolcheviks. Ce parti, emmené par Lenine, était prêt à user de tous les moyens pour parvenir au pouvoir, sans jamais douter qu’il travaillait pour l’accomplissement de la prophétie marxiste, et donc pour la vérité au moment même où il mentait. Mais en même temps, ce parti niait Marx par l’interprétation qu’il en donnait, et son machiavélisme, moyen d’une utopie et de l’établissement d’un régime autoritaire, n’eût pas été reconnu par Machiavel.

En définitive, Marx a changé le monde plus que Machiavel parce qu’il croyait plus que lui à la possibilité de le changer, et de ce fait Machiavel s’est fait le simple instrument du rêve marxiste ou marxien, que ce soit à Cuba, en Russie ou en Chine. Mais le florentin se réserve de répondre que plus ça change, plus c’est la même chose, et ainsi garde le dernier mot. L’histoire progressiste de Marx n’est qu’un vaste cycle pour Machiavel. Les régimes et leurs élites, quels que soient leurs noms, tomberont, remplacés par d’autres. Tout ce que l’on peut faire, c’est en tirer les enseignements pour atteindre nos objectifs actuels. Mais le machiavélien le plus rusé, à une époque où l’agrégat économique est le facteur dominant du politique, sera celui qui aura le mieux compris les rouages du système capitaliste, or la meilleure analyse de ce dernier se trouve dans Le Capital…

 

Alexandre Ducharne

1. S’agissant de Machiavel, je renvoie le lecteur à ses ouvrages Le Prince et Les considérations sur la première décade de Tite-Live. Pour Marx les meilleurs lectures sont probablement, outre les trois Tomes du Capital, l’introduction du livre Capitalisme, socialisme de démocratie de J. A. Schumpeter,, mais aussi la partie de l’ouvrage de Raymond Aron Les étapes de la pensée sociologique consacrée à Marx, ainsi que, pour les plus courageux, Le marxisme de Marx, toujours de Raymond Aron.

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