Marlon Brando et la naissance de l’acteur moderne

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Pour le public étudiant Marlon Brando n’existe souvent que sous deux formes. La première est celle d’un nom que tout le monde connaît mais sans visage, paradoxe ultime pour un acteur tel que celui-ci. La seconde est l’image dantesque du Parrain dans le film éponyme de Coppola dans lequel Brando joue d’un masque de sa création dont il manie les traits à la perfection.

Mais dans les années 50 Brando c’est une carrière fulgurante au succès jamais connu alors. Les Audrey Hepburn, Bette Davis, Clark Gable, Humphrey Bogart, et autres monstres sacrés sont repoussés au second rang dans le cœur de l’opinion. Cinq films en cinq ans et quatre nominations aux Oscars dont un remporté en 1955 pour On the waterfront (Sur les quais). Suivront quatre autres nominations et un Oscar remporté en 1973 pour The Godfather (Le parrain), récompense rejetée d’un geste tout puissant.

Son influence sociale est alors immense. Elvis reprend le style du rebelle en moto et perfecto, incarné par Brando dans The wild one tandis que James Deen, très influencé par le jeu d’acteur de Brando, s’en inspire et lui reprend le t-shirt moulant et le jean de A streecar named desire, dans lequel le physique de Brando sera considéré par l’écrivain Truman Capote comme « l’image même de la jeunesse américaine ».

Car Brando c’est aussi une beauté virile aux yeux bleu-gris, un visage d’ange au corps sculpté outil d’une quête sans fin de femmes. Il en ressort d’innombrables conquêtes : Marilyn Monroe, Elizabeth Taylor, Ursula Andress, Edith Piaf, Marlène Dietrich, Ava Gardner, Jacqueline Kennedy, Grace Kelly et bien d’autres. Sans compter ses presque anecdotiques trois mariages. On estime que près de 12 enfants sont nés de ces multiples relations alimentant l’image d’un Brando à la gargantuesque luxure. Le monde d’Hollywood a progressivement vu en lui un mauvais camarade à l’ego titanesque, évitant les soirées mondaines telles que les Oscars ou ayant des exigences infinies lors des tournages au point d’avoir presque ruiné les studios de la MGM lors du tournage de Mutiny on the Bounty. Ses cachets atteignent des sommets frôlant parfois l’insensé comme pour le Superman de 1978 pour lequel Brando, jouant le rôle de Jor-El, se voit attribuer 15 millions de dollars pour 10 minutes à l’écran, somme colossale à l’ époque.

Si l’on s’arrête à cette énumération de faits dignes des plus populaires tabloïds on ne peut percevoir l’immense paradoxe qui compose la personnalité de Marlon Brando.

L’acteur est à l’origine l’archétype du provincial, un plouc pour ses camarades d’école le voyant constamment aller et venir ses vêtements souillés par les activités de la ferme familiale. Enfant dyslexique d’une solitude extrême, fils de deux parents alcooliques, dont un père absent et une mère dont il veut constamment voir le sourire et ce en jouant son premier rôle, l’imitation des animaux qui l’entourent.

brandoIl arrive au début des années 40 à New-York et se lance sans conviction, presque par hasard, dans le théâtre. Il suit des cours d’art dramatique et fait la rencontre de celle qui deviendra sa muse et son professeur, Stella Adler. Brando grâce à elle prend goût à la culture, au jeu d’acteur fondé sur la vérité des émotions fondement du talent de Brando. Cette technique dite de l’Actor studio lui permet, non de jouer un rôle, apprit à la perfection, comme tous les grands acteurs, mais d’incarner le personnage en utilisant ses propres émotions souvent par le prisme de l’improvisation. Brando toute sa carrière réécrira les dialogues, souvent ne les apprendra pas et improvisera pour enlever toute mécanique à sa performance. A partir du Julius Caesar de 1953, face au texte shakespearien et aux plus grands acteurs anglais, l’américain dyslexique à l’articulation imprécise démontre qu’il peut tout jouer et est dès lors considéré comme le plus grand des acteurs, prenant la place du vénéré Lawrence Olivier.

Mais au service d’un talent révolutionnaire il y a un esprit magnifique. Autodidacte Brando est un lecteur boulimique sur d’innombrables sujets. Propriétaire d’une bibliothèque de milliers d’ouvrages, presque tous annotés, sa soif de connaissance était sans limite. Il parlera couramment l’anglais, le français et l’espagnol. Il s’engagera socialement à de nombreuses reprises notamment pour la défense des indiens d’Amérique et sera un militant actif du mouvement des Civil Rights, il sera d’ailleurs aux côtés de Martin Luther King lors de la marche sur Washington.

Mais si ces éléments paraissent confinés à l’apologie d’un immense acteur, exercices pauvres et sans portée, ils n’en demeurent pas moins les indispensables éléments nécessaires à la compréhension de la profonde mutation du septième art que Brando initie sans le vouloir. Car ce dernier fustigeait son métier, « si l’on me donnait autant pour balayer, je balaierais » disait-il, mais sans ce dédain jamais n’aurait émergé la volonté de rompre les cadres et de balayer les conventions. L’élément fondamental de ce comportement sera la quête de liberté. Ainsi détestait-il la médiatisation, la presse à scandale, les masses, l’hypocrisie hollywoodienne à la générosité oscarisante et les studios aux directives commerciales mettant l’art du cinéma en rayon, attitude qui souvent mit sa carrière en danger. Or c’est cette liberté, qu’il s’est octroyé dans tous les aspects de sa vie, servie par un confort matériel mis à sa disposition par le cinéma, qui a fait de lui le plus grand des acteurs. Le mauvais élève s’est offert une immense culture, le bon à rien s’est offert un riche métier, le solitaire a offert une révolution au cinéma, miroir social par excellence. Peut-être tout art a t-il besoin pour exister que des corps étrangers viennent parfois en réformer les fondements et ainsi en maintenir la vigueur et le dynamisme.

Pas de hasard à la remise en 2010 par Martin Scorsese, le meilleur réalisateur en activité et peut-être de tous les temps, d’un Oscar d’honneur à Elia Kazan, réalisateur fétiche de Marlon Brando et sur lequel le réalisateur de Taxi Driver a réalisé un documentaire amoureux. Pas de hasard non-plus au succès de la génération De Niro, Hoffman, Duval, Pacino, Nicholson, Hackman, tous héritiers du parrain Brando et qui eux-mêmes ont inspiré des acteurs contemporains comme Tom Hanks, Sean Penn ou encore DiCaprio, le meilleur acteur vivant derrière Daniel Day-Lewis.

Amis étudiants puissent vos yeux s’égarer à vos heures perdues, si rares soient-elles, hors des sentiers marveliens et autres super-productions tridimensionnelles, si bonnes soient-elles, et ce pour contempler l’acteur qui ne joue pas mais vit ses rôles dans des films dont la nature humaine et la société sont les principaux thèmes. Sujets au demeurant d’une grande actualité…

 

Alexandre Ducharne

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