L’île aux chiens : W.Anderson au sommet de ses TOC.

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Les réalisateurs qui paraissent les plus fous, ceux ou celles qui bousculent sans vergogne les codes, sont souvent ceux qui s’attirent le mieux l’affection du public. Ne contrediront pas une telle affirmation des ​aliens, ​dans l’histoire de l’industrie cinématographique, tels que Quentin Tarantino, David Lynch ou Stanley Kubrick. A l’heure actuelle, on peut considérer que Wes Anderson, réalisateur fantasque et imaginatif, au style obsessionnel, s’inscrit dans cette veine. ​

L’animation : un style trop souvent infantilisé.

Que ce soit les studios, tels que Disney ou Pixar, ou les réalisateurs indépendants, comme un Guillermo del Toro, le cinéma d’animation suscite encore un sentiment certain d’amour. Alors comment expliquer finalement que le cinéma d’animation ne soit pas plus présent dans les salles obscures ?

On peut sans hésiter dire que le cinéma d’animation souffre de sa réputation. Trop souvent considéré, à tort, comme un style réservé aux enfants, le public connaît finalement assez peu ce genre. Et c’est confusion assez courante que de croire que le cinéma d’animation se résume au dessin animé moderne. Le dessin animé moderne, principalement destiné aux enfants, en raison de sa légèreté et de son ton assez enfantin, se distingue totalement du dessin animé au sens classique du terme, qui renvoie en réalité à une innovation technique issue des outils du cinéma d’animation. Car l’histoire du cinéma d’animation est principalement une histoire de techniques et de technologies. On doit à cette branche du cinéma, les plus grands progrès, peut-être même l’invention des techniques de capture de mouvement (les techniques qui permirent à Andy Serkis d’interpréter Gollum, ou le singe César dans la nouvelle trilogie ​La Planète des Singes, ​ou à Benedict Cumberbatch d’animer le dragon Smaug, dans la trilogie ​Le Hobbit),​ et également, de nouvelles façons de filmer et de réaliser, comme les images de synthèse (ou CGI, pour ​Computer Generated Imagery) o​ u l’animation en volume autrement appelée ​stop-motion, t​ echnique développée dans les années 30 par le cinéaste tchèque Ladislas Starevitch. En réalité, les contributions du cinéma d’animation (grattage de la pellicule, pixilation, cut-out, images 3D…) à l’histoire du septième art sont beaucoup trop nombreuses pour qu’on espère en dresser une liste exhaustive.

Et pourtant, le cinéma d’animation a toujours eu à souffrir d’un manque de reconnaissance quasi-permanent. En effet, les seules occasions où ce style a eu l’occasion de briller correspondent à des dates historiques et notables du genre, comme avec la sortie des premiers films de Disney (des prouesses techniques pour l’époque), la première projection de ​Toy Story ​(John Lasseter marque l’histoire du cinéma en recourant pour la première fois à un programme informatique pour assurer une meilleure définition à des images 2D)​, l​ a sortie des ​Indestructibles (​ la consécration de Brad Bird, déjà auréolé d’une certaine gloire grâce au ​Géant de Fer)…

Depuis de nombreuses années, les efforts viennent de toutes parts, et de tous les pays, pour montrer que le cinéma d’animation peut aussi bien satisfaire les petits que les grands. On notera principalement les travaux du cinéaste japonais Hayao Miyazaki, qui, sous couvert de films d’animation, livrent des fresques parfois violentes, et systématiquement bouleversantes, avec très souvent, une morale assez profonde à la clé. On peut aussi évoquer le style de Tim Burton, ou les tentatives de Michel Ocelot et de René Laloux, avec, respectivement, ​Azur et Asmar, e​ t ​

La planète sauvage. D​ e nos jours, les films d’animation n’hésitent plus à adopter un ton plus adulte, qui parlera à un public plus âgé, réputé plus mature. ​L’île aux chiens, n​ ouvelle pépite de Wes Anderson, fait indéniablement partie de ces films.

A contre-courant : Wes Anderson, perfectionniste dans l’âme.

Depuis ​The Grand Budapest Hotel, ​Anderson ne laisse ignorer à personne qu’il est obsédé par une esthétique visuelle, centrée sur la symétrie et la linéarité. Alors qu’on pensait avoir atteint la quintessence du style Anderson, avec sa dernière production de 2014, le réalisateur revient en force avec ses mêmes obsessions, qui confinent presque à la névrose. Chez Anderson, tout est millimétré, d’une précision chirurgicale, quasiment diabolique. Pour ce réalisateur, rien ne peut être gratuit, et chaque élément de décor, chaque personnage, va foisonner de détails. Anderson est quasiment névrotique, dans cette manie qu’il a de vouloir contrôler jusqu’à la dimension nanométrique, tous les pans des univers qu’il construit. La musique, qui fait vibrer l’oreille de l’étrier jusqu’à l’enclume, avec des notes sèches de cuivres, les dialogues, ultra-longs, déclamés avec autant de fougue que la fameuse « tirade du nez », chargés d’une certaine mélodie, les décors, blanc cassé qui brille jusqu’à brûler la rétine, pour évoquer un univers post-apocalyptique… Wes Anderson se sert de tous les éléments à sa disposition pour servir ses TOC.

Ses personnages, de plus, adoptent une démarche robotique, d’une rigidité qui leur donne une apparence artificielle, purement mécanique. Pour toutes ces raisons, le choix du film d’animation, 8 ans après ​Fantastic Mr Fox, ​son pénultième film d’animation, jusqu’à maintenant, (qui était un hommage subtil au ​Roman de Renard, ​de Ladislas Starevitch) est totalement logique, et laissait espérer un film dans la plus pure veine Anderson, qui saurait amener l’extase pour les fans du réalisateur. On saluera en plus le casting, car les voix sont toutes fournies par des acteurs et actrices de haut vol, et ce peu importe le côté de l’Atlantique où on se situe. En version originale, on se régale grâce à Bryan Cranston (​Breaking Bad)​ , Greta Gerwig (T​ o Rome with love),​ Scarlett Johansson (​Avengers)​, Harvey Keitel (un acteur fétiche d’un certain Quentin Tarantino), Frances McDormand (​Fargo, Three Billboards),​YokoOno,LievSchreiber(​Spotlight),T​ ildaSwinton(​WeneedtotalkaboutKevin​),ouF. Murray Abraham et Edward Norton avec lesquels Anderson avait déjà travaillé sur ​The Grand Budapest Hotel. ​En France, la production aura choisi autant de grands noms, parmi lesquels Yvan Attal (​Munich), Daniel Auteuil (​Le huitième jour), ​Aurore Clément (​Lacombe Lucien), ​Romain Duris (​De battre mon cœur s’est arrêté) ​Louis Garrel (​Le redoutable), ​Hippolyte Girardot, Isabelle Huppert (​Elle), Vincent Lindon (​La loi du marché), ​et a également décidé de faire de nouveau appel à Mathieu Amalric et Léa Seydoux, qui avaient déjà collaboré avec Anderson en 2014.

En matière de narration, l’Américain reste fidèle à lui-même. Toujours armé de son humour décapant, pince sans-rire, qui se base autant sur l’absurde que sur la répétition et le décalage, Wes Anderson est toujours décidé à n’en faire qu’à sa tête, pour toujours mieux défier les codes et usages. Cette fois, il ne donne pas, comme il est classique de le faire, dans le film pour adultes, qui essaye vainement et artificiellement, de s’exprimer via le vecteur de l’animation : ce qu’Anderson livre ici est un véritable film d’animation pour adultes, un film d’animation qui en respecte les codes. On oserait presque dire qu’on est en présence d’un genre nouveau. Anderson réussit un mélange de styles qu’on n’avait jusqu’à présent jamais rencontré, en tant que produit définitivement fini, abouti. Et à ce titre, il signe l’un de ses meilleurs films, que la critique et le public ont déjà embrassé avec enthousiasme.

Gaetan Dupuy

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