Le Grand Jeu

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Travailleur de l’ombre connu pour son écriture percutante, Aaron Sorkin n’est pas à proprement parler un débutant. Scénariste qu’on s’arrache à Hollywood, il a fait ses armes avec les plus grands, travaillant notamment avec David Fincher ou Danny Boyle. À l’aube de l’an de grâce 2018, Sorkin passe à la vitesse supérieure et se lance dans la réalisation avec Le grand Jeu (en version originale Molly’s game), un récit narrant l’incroyable parcours de Molly Bloom, ancienne athlète olympique qui a connu une surprenante reconversion.

De l’écriture au maniement de la caméra : une étape franchie avec succès

La transition était certes prévisible : tous les plus grands scénaristes n’ont jamais pu se contenter de la « simple » scénarisation, et ont toujours fini par se laisser tenter par l’appel de la caméra. Dès les premières minutes du film, on réalise rapidement que le passage de la case « scénariste » à la case « réalisateur » n’a rien enlevé au talent de Sorkin. Toujours ce même amoureux de la réplique qui tue, toujours un dialoguiste brillant qui enchaîne piques et tirades flamboyantes, c’est un Sorkin en grande forme qui embrasse sa nouvelle carrière avec passion.

Thriller classique, qui oscille intelligemment entre la violente vitesse, menaçante pour notre rythme cardiaque, et le calme illusoire, qui permet à l’intrigue de mieux repartir, encore plus brusquement, le film déroule une intrigue linéaire, somme toute académique. Pour autant, est-ce que cela doit disqualifier l’oeuvre ? On ne le reprochera pas à Sorkin pour cette fois. D’abord, on comprend qu’il veuille jouer la carte de la sécurité. Ensuite, il paraît difficile d’apporter trop de folie à un récit qui se veut biographique, sans trahir le matériau de base. Enfin, « rester dans les clous », dans le cas présent, tient plus du bon sens que du manque d’audace. Le film assume totalement sa personnalité, n’a pas honte d’être plus un divertissement qu’un film d’auteur. On sent que, derrière la caméra, le réalisateur ne tente pas une métamorphose forcée de son travail : et à l’heure où beaucoup trop de productions tentent de maladroits mélanges de genres, parfois bâtards, c’est rassurant de voir une œuvre qui accepte ce qu’elle est, sans chercher à manger à tous les râteliers.

L’écriture à la précision chirurgicale de Sorkin, la justesse de jeu de trois acteurs internationalement connus : coup de foudre

Jessica Chastain, au cœur du film, incarne une Molly Bloom ni héroïne, ni anti-héroïne. Personnage plein de nuances, jamais un symbole, mais jamais un monstre non plus, elle est sans cesse tiraillée par ses doutes et ses angoisses, mais restera coûte que coûte attachée, cramponnée fermement à ses valeurs et à une certaine forme de dignité. Avec une performance brillante, qui lui permettra peut-être de prétendre à l’Oscar cette année encore, Chastain rend le personnage si humain qu’on en arrive à vibrer et à trembler en même temps qu’elle, comme si on était au diapason de ses émotions.
Idris Elba, colosse reconnaissable entre mille, joue dans cette œuvre un rôle dans lequel on ne l’aurait pas forcément attendu. Avocat à la rhétorique brillante, subtil mélange entre Atticus Finch (personnage clé du roman Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur de Harper Lee, déjà interprété au cinéma par nul autre que le légendaire Gregory Peck), et Joe Miller (inoubliable Denzel Washington, qui interprète dans Philadelphia de Jonathan Demme un avocat de la défense droit mais plein de gouaille), père préoccupé, tentant de blinder sa fille, car inquiet pour son avenir dans une société qui semble tristement inamicale, Elba est sur tous les fronts, et offre à son personnage de multiples degrés de lecture. En plus d’un humour qui sent bon le cynisme désarmant, Elba s’offre aussi quelques subtiles références à la sous-représentation des minorités au cinéma. Tout comme Chastain est une figure du féminisme au cinéma, Elba est un acteur qui s’est souvent engagé pour la défense des minorités dans l’industrie cinématographique.

Enfin, on doit aussi souligner l’excellence de la performance de Kevin Costner. Dans la peau d’un père parfois rigide, en apparence obsédé par la traditionnelle méritocratie, celui qui interpréta Eliott Ness sous la direction de Brian De Palma est absolument splendide. On ne peut hélas pas trop en dire sur ce personnage qui cache son lot de blessures secrètes sans risquer de dévoiler un pan de l’intrigue du film…

Une bourde journalistique difficile à avaler : ne cherchez pas « le loup de Wall Street au féminin »

Expression souvent reprise par la presse française, plus occasionnellement par les critiques internationaux, la formule susmentionnée renvoie au personnage de Jordan Belfort que Leonardo DiCaprio interpréta brillamment en 2013, sous la direction du célébrissime Martin Scorsese.
Le Loup de Wall Street a su surfer sur son succès, notamment en matière commerciale, mais aujourd’hui, surprise, c’est une œuvre qui n’a strictement rien à voir qui est amenée à souffrir du succès qu’a connu le film sorti en 2013. On l’admet, la comparaison maladroite de la presse française est d’une certaine manière compréhensible, et pour plusieurs raisons. Primo, les héros (et même antihéros dans ce cas) ont toujours eu plus de succès que leurs homologues féminines. Secundo, l’équipe chargée de la communication du film en France voulait peut-être aussi se rattacher à une image connue, pour appâter le public dans les salles : il est évident que le spectateur sera plus tenté de venir si on l’attire avec une référence à un personnage qu’il connaît déjà, et qu’en plus il a adoré. Mais quand même, si la comparaison est compréhensible, ça ne la rend pas pour autant excusable…

Belfort se présente volontiers comme un homme qui a toujours été obsédé de façon irrationnelle par l’argent. Parfois vulgaire, volontiers ordurier, et foncièrement malhonnête, ce courtier a ruiné nombre de ses clients. À l’inverse, Molly Bloom affirme, que ce soit à l’écran ou dans son livre, que les parties clandestines de poker qu’elle organisait, ne ruinaient pas les joueurs, et qu’elle s’enrichissait en général bien moins que la plupart des parieurs à ses tables. Sur le grand écran, Belfort est avide et cupide : pas vraiment le genre de type qu’on a envie d’avoir comme ami. Sur le grand écran, pour sa part, Bloom ne semble pas être une criminelle à proprement parler. Elle admet qu’elle a profité du système, par intermittence, mais à aucun moment, l’amour de l’argent n’a su ébranler ses convictions. Comparer Jordan Belfort à Molly Bloom, c’est totalement approximatif, et on prend en plus le risque d’insulter au moins l’un d’entre eux…

Gaëtan Dupuy

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