Le blues du blockbuster.

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À première vue, on distingue peu de points communs entre Black Panther (Ryan Coogler), que la critique et le public saluent comme le renouveau du film de super-héros, et Red Sparrow (Francis Lawrence), un film d’espionnage rappelant un peu la veine John le Carré, mais qui est passé relativement inaperçu jusqu’alors. D’un côté, un film d’action 100% divertissement, distillant habilement un message politique qui semble terriblement nécessaire aux yeux de certains critiques américains. De l’autre, un thriller glacial, renouant avec le mythe de l’espion soviétique formaté, et la classique mosaïque d’intrigues psychologiques, tordues à souhait. Si on ne peut pas vraiment confondre Chadewick Boseman, élégant héros Marvel, à Jennifer Lawrence, aussi terrifiante que sensuelle dans son rôle d’agent du renseignement, on reconnaîtra aux deux productions une ambition similaire : celle de revisiter le genre du block-buster américain.

Le blues du blockbuster.

Littéralement, block-buster fait référence à un facteur, un objet, ou un événément qui démolit tout un quartier. Et ce produit typiquement américain, désormais bien connu à Hollywood, recherche en effet, avant toute chose, le grand spectacle. Genre souvent moqué par une critique élitiste ou d’autoproclamés puristes, le blockbuster naît en 1975, avec une production narrant les aventures d’un certain shérif, affrontant un immense requin blanc, et auquel il faudrait vraiment « un plus gros bateau ». A cette époque, c’est l’âge d’or du cinéma, une période faste. Alors que l’Europe intellectualise son septième art, le rend éminemment politique ou philosophique (avec des mouvements comme le néoréalisme italien, la Nouvelle vague, qu’elle soit française ou allemande…), comme une sorte d’hommage aux Frères Lumière, qui recherchaient une vision scientifique et rigoureuse du cinéma, les Américains prennent le contre-pied de la tendance. En plein avènement du Nouvel Hollywood, les cinéastes outre-Atlantique donnent leur cœur à Méliès, qui, à son époque déjà, défendait face aux Lumière, un cinéma fantaisiste, fantastique. Le Nouvel Hollywood, l’époque du pharaonique, qui voit naître le blockbuster, rappelle à tous les aficionados, que le cinéma est avant tout une expérience de divertissement, avant d’être une réflexion assommante.

Le blockbuster, c’est la quintessence de la culture américaine cinématographique telle qu’on la connaît aujourd’hui, soit la démesure à tous les étages. Un casting en or massif, un budget record, des beaux noms sur tous les plans, à la photographie, derrière la caméra, ou à la musique… Le blockbuster, peu importe à quel point il est raillé, semble, sur le papier, ne disposer que de qualités. Le blockbuster entend devenir une expérience inoubliable pour chaque spectateur qui paiera le prix de son siège.

Depuis quelques temps, cependant, le genre est tombé en disgrâce. On reproche au film d’action tout en dynamite et en effets spéciaux d’être dénué de scénario. D’être, fondamentalement, bête. Les reproches les plus fréquents peuvent se diviser en deux catégories. D’abord, la critique n’a de cesse de fustiger les films qu’elle juge indignes d’un certain niveau de réflexion. Pour des blogs comme le cinéma est politique, tout film est avant toute chose un objet militant, une arme d’activiste… C’est ainsi que certains films, qui assument complètement leur côté « on peut laisser les neurones au placard » peuvent se retrouver lynchés pour des partis pris intellectuels qu’ils n’ont même pas essayés d’adopter. Autrement, le problème peut ensuite aussi venir du spectateur. Si le public peut accepter, et même apprécier une œuvre qui ne demande pas un haut niveau d’analyse et de réflexion, aucune œuvre n’est complète sans un soupçon de suspense. Sans bonne maîtrise d’une certaine tension, pression, le film peut sembler terriblement plat. Or, depuis quelques années, les productions cinématographiques hollywoodiennes voyant plus les choses en grand peuvent parfois commettre des erreurs en matière de dosage. Se passer de tout outil ayant trait à la réflexion pour élaborer un film ne veut pas forcément dire le rendre simplet, simpliste.

Pour pallier ces deux écueils majeurs, réalisateurs comme acteurs tentent tout pour réhabiliter un genre qui a pu forger les films les plus cultes de notre jeunesse. Parfois, les professionnels du cinéma tentent le tout pour le tout, glissant le doigt dans des engrenages que d’aucuns jugent irrémédiablement rouillés. Black Panther, comme Red Sparrow représentent en effet des paris risqués. Des réussites totales ? Au moins, ces films permettent d’espérer mieux pour l’avenir.

Black Panther: le double risque.

La majorité du public grogne dès qu’elle voit le nom de Marvel, estampillé sur un projet. Si le premier film du MCU (Marvel Cinematic Universe), Iron Man (2008) avait réveillé les nostalgies des vieux fans, et enchanté petits et grands, jouissant d’un succès quasi-unanime, le genre super-héroïque commence sérieusement à lasser. Avec des productions récentes trop souvent accueillies froidement par un public écœuré par un genre qui peine à se renouveler, les aventures des personnages de Stan Lee, Steve Ditko, John Romita Sr & Jr semblent avoir pris du plomb dans l’aile.

Ryan Coogler (Creed: l’héritage de Rocky Balboa) se jette dans le grand bain, pour un film qui sent le risque. Déjà chaudement salué par la critique après qu’il ait ramené avec succès à la vie le personnage de Stalone sur les écrans, Coogler est attendu au tournant. Ce cinéaste prometteur, qui dirige une équipe d’élite (Chadwick Boseman, Danai Gurira, Michael B.Jordan, Lupita Nyong’o, Forrest Whittaker…), sait qu’il n’a pas le droit à l’erreur. Lui qui a déjà réussi une fois l’exercice de résurrection, on lui demande de faire revivre le filon Marvel des grandes heures. Un filon qui semble s’être tari ou sur le point de mourir… Le risque est énorme.

Et ce risque, d’ailleurs, est décuplé, lorsque Coogler s’empare du projet. Le film est nimbé d’une aura éminemment politique. Il sort dans l’Amérique qui a voté Trump, il sort après l’excellent Detroit de Kathryn Bigelow, qui proposait déjà de confronter la société étasunienne à ses travers les plus intolérants… Coogler sait quel poids pèse sur ses épaules. Dans son film, il veut faire s’exprimer la communauté afro-américaine. Non, encore mieux, toute la communauté noire du monde. Coogler l’admet, son film est né, pour le meilleur et pour le pire, avec l’hashtag #BlackLivesMatter, avec Colin Kaepernick, avec le discours d’Oprah Winfrey lorsqu’elle reçut son Oscar d’honneur…

Excellent film d’action, qui se permet de donner un lifting à un genre qui en avait terriblement besoin, parce qu’il avait vieilli beaucoup trop vite, le film porte un message militant. Rien que l’introduction de questions politiquement importantes dans un genre aussi mainstream que le film Marvel est une innovation en soi, un progrès historique pour la franchise qu’on ne peut que saluer. Mais Coogler a-t-il réussi, en jouant sur les deux tableaux, à marquer des points de chaque côté ? On laissera le soin au spectateur d’en juger…

Red Sparrow: est-ce trop tôt ?

A l’inverse, Red Sparrow ne chante pas vraiment l’amitié entre les peuples, et à ce niveau-là, on peut le dire, manque clairement de subtilité. Ce qui frappe d’abord, c’est la façon dont la plupart des personnages sont dépeints. Tous respirent la cruauté, la perversion, la manipulation, ou la pure et simple corruption. Pour un thriller d’espionnage, cette vision fataliste de l’être humain et du renseignement humain n’est pas choquante, elle pourrait même apparaître en réalité comme nécessaire. Mais là où le film pêche, c’est lorsqu’il manque de recul, lorsqu’il décrit de manière exagérément assassine, caricaturale même, tous les personnages qui font partie du camp des méchants. Tous les personnages venus d’Europe de l’Est, ou pire encore, travaillant au centre de la Russie, au Kremlin, sont décrits comme des brigands, dotés de tous les vices. Une vision qui correspondrait parfaitement à un produit du maccarthysme, ou si le film était censé se dérouler pendant la guerre froide, mais qui est tout de suite un peu plus désarçonnant quand l’un des personnages rappelle que l’intrigue se déroule aux environs de 2015 ! Même si le film est une adaptation d’un roman de Jason Matthews, on regrette que Francis Lawrence, le réalisateur, n’ait pas cherché à atténuer un peu la dimension manichéenne de l’intrigue.

Cette dimension légèrement maladroite du film, cependant, n’est pas le plus gros problème. Après tout, ça ressemble presque à un code de la fable d’espionnage que de faire passer le Russe pour le croquemitaine. Alors on semble prêt à pardonner ce léger faux pas à la direction artistique.

On pardonne aussi et surtout parce que le film est bon. Parce que c’est délicat de faire un bon thriller d’espionnage, puisque toutes les intrigues sont vues et revues, puisque la réalité dépasse parfois la fiction, on est prêt à passer l’éponge sur les menues maladresses d’un thriller du genre qui arrive à s’en tirer avec les honneurs. C’est ici le cas. Des personnages comme écrits par Clancy, une intrigue qui rappelle l’imagination foisonnante de Ludlum nous font oublier le susmentionné faux pas, somme toute mineur, que s’autorise le film durant toute sa durée.

Par contre, ce qui est plus délicat, c’est la substance même de l’intrigue, et l’objet même du film. Jennifer Lawrence se sert en effet ici de sa sensualité comme d’une arme. En tant que soldat au service de la Mère-Patrie, c’est l’outil qu’elle manie le mieux, pour manipuler l’ennemi, le duper. Son corps exposé, sa sexualité instrumentalisée, sont au cœur du récit, ce qui peut donner des scènes parfois troublantes, extrêmement dérangeantes. Le propos qui permettra à certains spectateurs de venir allégrement se rincer l’œil (avant de se rendre compte que le film risque plus de leur coller des sueurs froides que de les échauffer) n’est-il pas extrêmement délicat, à l’heure des scandales Weinstein, #MeToo et Balance Ton Porc ? Alors que l’industrie cinématographique fait face à plus de cinquante ans de scandales de harcèlement sexuel et agressions en tout genre, qui sortent enfin au grand jour, on se demande quel impact peut avoir ce film qui finalement, propose de raconter, pendant un peu plus de deux heures, comment le corps d’une femme peut se changer en arme de séduction massive…

Gaëtan Dupuy

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