L’avenir de la nature humaine : vers une « cryogénisation libérale » ?  

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« La technologie propose, l’Homme dispose »[1] 

Aux prémisses du XXIème siècle, Jürgen Habermas, faisait le constat amer de l’évolution des techniques scientifiques dans le domaine des biotechnologies. S’inspirant des enseignements kierkegaardien, il prônait dans le même temps la nécessité d’une « régulation » des pratiques visant à modifier le génome humain, permettant ainsi à tout un chacun de préserver « la compréhension que nous avons de nous mêmes comme êtres autonomes et responsables ». Pour la première fois, le 18 novembre 2016, la Haute-Cour de Londres a rendu publique l’autorisation accordée à une adolescente de 14 ans, en phase terminale d’un cancer rare, d’avoir recours à la cryogénisation pour pouvoir, un jour – si l’Homme le peut et non plus si Dieu le veut – vivre la vie «  qu’elle aurait dû vivre ». Cela soulève évidemment des questions éthiques, sociétales, juridiques et politiques. Retour sur un imbroglio éthico-scientifique.

Aux fondements philosophiques de la cryogénisation : la dépréciation des valeurs métaphysiques

Nietzsche s’est interrogé sur les valeurs du christianisme, souvent rattaché à ce qu’il appelle « l’Homme européen ». Il en a tiré son célèbre aphorisme « Où est allé Dieu ? S’écria t-il, je veux vous le dire ! Nous l’avons tué, -Vous et moi ! Nous tous, nous sommes ses assassins ! »[2].

Nietzsche pensa ainsi la mort de Dieu : qui n’est autre qu’une métaphore, tendant à mettre en exergue le constat empirique de la dépréciation des valeurs religieuses. Puisque les hommes ne croient plus en Dieu alors la morale issue de la religion se trouve dépouillée de tout fondement métaphysique. Dans le même temps, on assisterait à une recrudescence des valeurs libérales et à un anthropocentrisme exacerbé. L’ordre des valeurs se verrait ainsi inversé ; passant de la vénération du Dieu-homme (le Christ) à l’homme-Dieu.

Aujourd’hui, grand nombre de chercheurs s’efforcent de rendre la vie « artificielle », permettant ainsi à l’Homme d’échapper à sa condition humaine ; à tout le moins, d’échapper à l’existence humaine telle qu’elle nous a été octroyée, en l’échangeant comme le rappel justement Hannah Arendt, « contre un ouvrage »[3] de nos propres mains. Ce mouvement peut donc s’analyser en partie au regard du renversement des valeurs vu ci-dessus. Il contient en essence, un caractère intrinsèquement inquiétant en ce qu’il estime non plus simplement que l’Homme doit vivre sa vie pleinement sans « subterfuges » religieux, mais bien au delà : il peut échapper lui même à sa condition nécessairement faillible d’Homme, par l’évolution des biotechnologies dont il en est le contremaitre.

Avec la cryogénisation l’individu s’octroie donc la pierre philosophale, un semblant de réponse à une quête millénaire : tuer la mort. Il se donne, dans le même temps, un caractère « divin », s’imaginant pouvoir lutter contre les fatalités inhérentes à son existence.

La nécessité d’instaurer un système juridico-éthique

Nous pouvons facilement imaginer que le débat moral concernant les biotechnologies en général et la cryogénisation en particulier ne fasse pas l’unanimité. Dans le même ordre d’idées, on se souvient des débats retentissants sur la gestation pour autrui (GPA), sur les lois bioéthiques de 1994 et sur la question relative aux expériences portant sur les embryons. Tous ont été sujets à controverse, et à chaque fois, le législateur a fait primer la protection du corps humain contre toute atteinte extérieure.

Pourtant, les avancées technologiques sont une réalité à laquelle on ne peut se soustraire et qu’il est surtout important de traiter. Le caractère extrêmement sensible de la question pousse bien souvent le législateur à rester en retrait. Déjà, au XIXème siècle, la loi du 15 novembre 1887 autorisait à tout un chacun d’organiser comme il le souhaite ses propres funérailles. Néanmoins, un cadre précis avait été fixé : seules l’inhumation et l’incinération ont été autorisées.

Le système juridique français met donc un point d’orgue à protéger le corps humain de toute forme de « réification » et s’érige en fervent opposant des nouvelles techniques touchant au sacro-saint corps humain. A ce titre, la contribution au problème bioéthique d’Habermas semble s’imposer comme une alternative séduisante : acceptant le nécessaire progrès scientifique tout en régulant son intervention sur le corps humain.

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Des modifications anténatales aux modifications post-mortem 

Jürgen Habermas estime quant à lui que la morale et les considérations métaphysiques ne sont plus légitimes à la contestation de ce phénomène d’extension technique. Il admet parfaitement qu’une évolution des biotechnologies à son époque soit tolérable. Cette position est toutefois tempérée par la nécessité d’encadrer ces évolutions à l’aide d’un système juridico-éthique.

            Cette « éthique juridique » posée par Habermas, reposerait sur des considérations philosophiques. Il aborde en effet, le cas des modifications anténatales à l’aune des enseignements de Kierkegaard, ce dernier insistant sur la nécessaire « autonomie et responsabilité » de l’enfant à naître. Il distingue les interventions à but thérapeutique, des interventions « à la carte ». Il condamne la seconde hypothèse puisque la valeur absolue de chaque être humain empêche toute forme d’ingérence dans la vie d’autrui. Les modifications doivent donc être décidées selon des « critères objectifs » et ne doivent pas être des modifications de « confort ».

Dans le cas de la cryogénisation, le problème semble quelque peu différent : nous ne sommes pas dans le cas d’une modification anténatale mais post mortem ; en outre, cette modification « de la nature humaine » semble pouvoir être considérée comme thérapeutique puisque l’objectif est d’attendre la découverte de nouveaux traitements.

Ainsi, si l’individu revenant à la vie aura préservé ses caractéristiques innées, en revanche, son environnement sera tout autre. Dans une conception kierkegaardienne il sera donc difficile pour lui de répondre au problème du « pouvoir-être-soi-même » : cette conception nécessite en effet que l’individu s’approprie par l’autocritique son passé, sa biographie, telle qu’il peut se la remémorer et d’agir en conséquence de cette réflexion sur son futur.

Pour l’individu vivant à deux périodes différentes, le passé n’est sûrement plus applicable à son présent et a fortiori il restera extrêmement compliqué pour lui d’acquérir une compréhension juste de lui-même.

Les enseignements de Jürgen Habermas semblent donc s’opposer à cette technique scientifique non pas au regard de son aspect thérapeutique mais plutôt par sa dimension philosophique et psychologique.

Rappelons que, jusqu’à présent, la cryogénisation n’a jamais abouti, mais indéniablement les progrès en la matière soulèvent des questions qu’il faut dès à présent envisager.

Quand bien même la cryogénisation ne permet pas une régénération des cellules, elle semble toutefois ouvrir une porte vers l’immortalité : en cas de succès le rapport que connaît actuellement notre « corps physique » à l’espace-temps se verrait dilaté.

Cette prouesse technique n’est donc que le reflet d’un idéal humain : vivre de manière infinie, dans un monde pourtant fini. En attendant que la science puisse réaliser cet idéal – humain, trop humain -, contentons-nous des enseignements de François Dermange affirmant « qu’il faut se détacher du monde pour parvenir à être éternel ».

Malik TAIAR

[1] « Le capitalisme a-t-il un avenir ? », Immanuel Wallerstein ; Randall Collins ; Michael Mann ; Georgi Derluguian ; Craig Calhoun

[2] Nietzsche, Gai savoir, aphorisme 125.

[3] Condition de l’homme moderne, Hannah Arendt

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