L’art syrien face à la guerre

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Neuf voix exilées résonnent les cris de dizaines de milliers de syriens morts, dans le sous-sol oublié de la bibliothèque universitaire. Les peintures, sculptures et photographies s’y perdent, leur faible nombre et la diversité des styles dissipant la fine cohérence de l’exposition.

Sans cette cohérence, le visiteur n’observe pas une simple exposition mais se recueille respectueusement face à des marques indélébiles de l’histoire, posées comme les preuves de l’existence d’une société et d’un art au milieu des explosions et des débris.

Les figures abstraites et mécaniques d’Ahmad Ali aux allures de calligraphie orientale, les photographies hyper-réalistes de Muzaffar Salman isolant des soldats fantomatiques dans les décombres, l’expressionnisme saignant à vif de Walid Elmasri ou les formes torturées des sculptures d’Ala’a Abou Shaheen… Ces oeuvres contemporaines résonnent d’autant plus les massacres qu’elles dénoncent qu’on a en tête les images spectaculaires, toutes fraiches, de la destruction en Irak d’oeuvres d’art antique dans le musée de Mossoul et les cités assyrienne de Nimroud et parthe de Hatra.

La frontière entre l’Irak et la Syrie s’aplatit face aux images médiatisées de la barbarie, à laquelle répond la dénonciation artistique : les oeuvres exposées ici n’ont pas de légende, les dénonciations partisanes sont effacées par la seule expression de la souffrance – les morts n’ont pas de camps, pas de religion.

Nous voyons ces oeuvres à travers le filtre émotionnel simplificateur d’un conflit dual et étendu à tout le Moyen-Orient ; au risque de laisser s’épanouir l’idée d’universel portée par l’Etat Islamique, qui s’affranchit symboliquement des frontières étatiques dessinées par les nations occidentales au Moyen-Orient au début du XIXe siècle.

Au risque aussi de recouvrir le conflit du voile du religieux et de l’obscurantisme, et d’oublier que la guerre civile syrienne débuta par la répression sanglante des manifestations pacifiques du printemps arabe par le régime alaouite autoritaire.

Le cri des artistes syriens fait écho à celui de centaines de milliers de morts au Moyen-Orient depuis une quinzaine d’année, parmi tous les camps, clans, ethnies, religions, pays.

Exposition Mouhajjaroun – Art en exil. Jusqu’au 20 Mars 2015 dans la salle d’exposition de la bibliothèque universitaire de la Manufacture des tabacs.

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