Jean d’Ormesson, l’élégance d’un immortel

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Tout d’abord qui est Jean d’Ormesson ? Peut-être avez-vous cliqué sur cet article pris d’un élan soudain de curiosité ou suite à un appel du cœur, de la connaissance et du souvenir. Bien évidemment, il se peut également que vous ne fassiez pas partie de ces catégories là, mais il me serait impossible de désigner tout ce que le monde peut receler d’individualités. Et pourtant c’est ce que réussit à faire Jean d’Ormesson. Par sa singularité, il s’adresse au monde ; il s’adresse à toi, toi et toi aussi et à bien d’autres encore. Ainsi, pour certains il est une évidence que ce grand personnage, entrant dans la case populaire des « monstres sacrés », ne nécessite pas de prélude biographique. Pourtant au même titre que je ne connaissais pas, il y-a peu, Robert Badinter comme avocat, Fernand Braudel comme historien, Keynes comme économiste, peut-être ne connaissez-vous pas Jean d’Ormesson comme écrivain.

Jean d’Ormesson naquit en 1925 dans l’entre-deux guerres. C’est donc en pleine fleur de l’âge qu’il vécut la guerre, en tant que collégien et lycéen ; c’est ensuite, à l’heure où le tableau de la vie commence à dévoiler plus laidement ses fils, qu’il vécut la révolution de 68 ; et enfin c’est lors du désenchantement des dernières années qu’il récompensa à cœur ouvert le combat de Simone Veil d’un siège à l’académie française en 2010. Il traversa donc guerres, révoltes et tumultes. Mais se solvant par des réussites, il n’eut pas la noirceur de Céline, de Breton ou de Jean-Paul-Sartre, qu’il connut pourtant. Ayant un parcours historique et social similaire, il n’en garda néanmoins, comme Molière l’est à Racine, qu’un regard interrogatif, heureux, quoi que quelque peu ironique.

C’est cette gaieté de cœur, cette limpidité malgré tout que l’on retrouve dans son nouveau livre, sorte de livre-mémoire (bien qu’il n’aime pas l’expression, la trouvant trop pompeuse et grave) : Je dirais malgré tout que cette vie fut belle. Il y parle avec grande légèreté au travers d’un procès au cours duquel il est à la fois le juge et le condamné, des aléas de son caractère, des rencontres et des épreuves de la vie. C’est ainsi que se déroule sous nos yeux le ruban magique et incandescent d’un destin que tous rêveraient d’avoir. Les mots, les images, le rythme donnent à ce nonagénaire le pétillant et la pétulance d’une œuvre de Kandinsky.

On y trouve l’abondance des anecdotes mêlée au professionnalisme académique dont il est le doyen. Cette ambivalence magnifique se retrouve dans le personnage que nous avons pu rencontrer, une assemblée de 1500 personnes et moi-même lors de la conférence qu’il donna le 8 mars à l’auditorium de Lyon. C’est ainsi qu’au travers de multiples histoires vécues, il s’amusa de la politique, de la musique et pleura avec nuance sur le progrès. Finalement son œuvre paradoxale s’explique assez bien selon les termes de Julien Doré auquel il demanda pourquoi ce dernier avait fait tatouer le nom de Jean d’Ormesson sur son épaule gauche ; question à laquelle l’intéressé répondit : « je cherchais quelqu’un qui soit un petit peu sympathique et beaucoup ringard », explication justifiée que confirma d’Ormesson : « vous ne pouviez pas tomber mieux ».

C’est donc ce ton caustique que l’on trouve tout au long de ce nouveau livre de Jean d’Ormesson qui témoigne tout simplement du naturel de l’auteur ayant été membre de l’Unesco, patron du Figaro et désormais président de l’Académie française. C’est ce « monstre sacré » qui, de tous les auteurs ayant vécu, est le seul à avoir figuré de son vivant dans l’œuvre de La pléiade, sur lequel j’ai voulu faire porter votre regard par le prisme sûrement trop subjectif de mon admiration.

Je terminerai cet article en retranscrivant le magnifique poème d’Aragon nommé « Que la vie en vaut la peine », duquel est tiré le titre du livre dont il est question ici et qui résume parfaitement le regard ironique que portent ces deux brillants auteurs sur la fugacité, néanmoins tragique, des choses et donc sur la conséquente nécessité de les vivre intensément :

« C’est une chose étrange à la fin que le monde

Un jour je m’en irai sans en avoir tout dit

Ces moments de bonheur ces midis d’incendie

La nuit immense et noire aux déchirures blondes

Rien n’est si précieux peut-être qu’on le croit

D’autres viennent Ils ont le cœur que j’ai moi-même

Ils savent toucher l’herbe et dire je vous aime

Et rêver dans le soir où s’éteignent des voix

Il y aura toujours un couple frémissant

Pour qui ce matin-là sera l’aube première

Il y aura toujours l’eau le vent la lumière

Rien ne passe après tout si ce n’est le passant

C’est une chose au fond que je ne puis comprendre

Cette peur de mourir que les gens ont en eux

Comme si ce n’était pas assez merveilleux

Que le ciel un moment nous ait paru si tendre

Malgré tout je vous dis que cette vie fut telle

Qu’à qui voudra m’entendre à qui je parle ici

N’ayant plus sur la lèvre un seul mot que merci

Je dirai malgré tout que cette vie fut belle »

Littérairement vôtre,

Mathias Genot

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