Eclairage : Yémen, l’enlisement d’un conflit passé sous silence

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Depuis 2014, une confrontation armée sévit au Yémen, dont le risque d’enlisement est tel que nous pouvons parler d’une potentielle Syrie 2. Mais que savons-nous de ce conflit ? Quelles en sont les origines et les enjeux ?

Les origines du conflit

Le pays est le théâtre d’une opposition entre le gouvernement d’Abd Rablo Mansour Hadi et les forces houthistes. Les Houthistes sont de confession zaïdite, une branche minoritaire du chiisme, partagée par 42% de la population yéménite. En 1994, des insurrections sont apparues en réaction contre la marginalisation des Houthistes dans le pays, ces derniers revendiquant plus d’autonomie. Mais ce n’est qu’en 2011, dans le sillage des printemps arabes, que les contestations affaiblissent réellement le pouvoir du président d’alors, Ali Abdallah Saleh, qui est destitué. Son vice-président, Abd Rablo Mansour Hadi, lui succède afin de rédiger une nouvelle constitution. Toutefois, aucun compromis ne sera trouvé entre les revendications du gouvernement et celles des Houthistes dans le découpage du pays. Cette opposition avant tout politique et régionale, et non religieuse comme cela est trop facilement admis (le gouvernement est sunnite), constitue la pomme de discorde locale à l’origine du conflit.

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Un conflit local à dimension régionale : les protagonistes saoudien et iranien

Début 2014, les Houthistes, soutenus par leur allié chiite iranien, lancent une offensive vers le sud du pays jusqu’à prendre le pouvoir à Sanaa, capitale yéménite, en janvier 2015, puis à Aden : ils contrôlent alors l’ouest du Yémen. Le président, contraint de fuir, se réfugie à Riyad le 25 mars 2015. L’Arabie Saoudite a immédiatement répliqué contre l’opposition houthiste, menant une coalition de neuf Etats de la région dans l’opération « Tempête décisive ». Mais quels sont ses intérêts à travers cette intervention ? Si son but officiel est de restaurer le gouvernement yéménite, son objectif plus vraisemblable est d’imposer son pouvoir dans la région, en particulier devant l’influence croissante de l’Iran sur la scène internationale.

Car l’Iran et l’Arabie Saoudite connaissent des animosités historiques, issues de distensions culturelles (aire persane contre aire arabe) ; religieuses (chiisme contre sunnisme) ; politiques (monarchie contre république islamique) et économiques, avec la problématique des ressources naturelles, le pétrole en tête. Au cœur de ces tensions réside une lutte pour l’hégémonie dans la région, qui prend forme en Irak, en Syrie et au Yémen par le biais d’alliés interposés. Cet affrontement a récemment été officialisé suite à l’exécution par Riyad, le 2 janvier 2015, d’un clerc saoudien opposé au régime et formé en Iran : des radicaux iraniens ont incendié l’ambassade saoudienne de Téhéran, et l’Arabie Saoudite a dès lors décidé de rompre ses liens diplomatiques avec l’Iran, suivie du Bahreïn et du Soudan.

Pour autant, parler de « guerre » entre les deux Etats, comme il est largement fait mention dans les médias occidentaux, est inapproprié dans une analyse objective de ces distensions. Si l’Arabie Saoudite légitime sa politique étrangère au regard, entre autres, de la confrontation entre sunnisme et chiisme, ce n’est en revanche pas le cas du côté de l’Iran qui, menant un raisonnement purement réaliste en termes de théorie des relations internationales, a relayé cette opposition au second plan afin de se concentrer d’avantage sur la menace islamique. Autrement dit, un décalage s’opère dans les priorités des deux gouvernements et, si guerre doit être mentionnée entre ces Etats, ce n’est qu’à travers le regard de la politique saoudienne.

Un conflit aux conséquences humaines et humanitaires lourdes

Ce conflit et la posture de ses protagonistes ont fait l’objet de nombreuses critiques. Une partie de l’opinion publique condamne, en particulier, l’intervention de la coalition qui a aggravé le bilan des pertes humaines du Yémen, s’élevant à ce jour à au moins 6300 morts et 30 000 blessés. La moitié, selon l’ONU, serait des civils, et 80% de la population dépend désormais de l’aide humanitaire. Le Haut-Commissariat aux droits de l’homme de l’ONU a par ailleurs affirmé que les bombardements saoudiens étaient à l’origine de la majorité des victimes civiles. En juin 2015 déjà, le directeur adjoint de l’IRIS, Didier Billion, pointait du doigt le bilan humain et militaire catastrophique de l’opération « Tempête décisive ». Selon lui, cette intervention est un « échec à peu près complet » ne servant qu’à couvrir la volonté saoudienne de s’imposer comme leader du « monde arabe sunnite ». Mais au contraire, Riyad y aurait plutôt dévoilé une stratégie fragile et une incapacité à tempérer les conflits de la région. De plus, l’idée d’un camp arabe et sunnite relève d’une vision simplificatrice et falsifiée de la réalité puisque, d’une part, toutes les populations sunnites ne sont pas arabes, et que d’autre part, elles sont loin d’accorder un soutien massif et homogène à la politique saoudienne. Là encore transparait un cliché communément admis en Occident et voulu par l’Arabie Saoudite par lequel cette dernière serait la porte-parole de l’Islam sunnite et l’acteur fédérateur de la région moyen-orientale.

L’ambiguïté et le silence de l’Occident

La responsabilité des dirigeants occidentaux est également à remettre en question. En se présentant comme alliés de l’Arabie Saoudite, ils cautionnent indirectement ses actes et ceux de sa coalition. En témoigne la remise de la Légion d’honneur par François Hollande au prince héritier saoudien, Mohammed Ben Nayef, ainsi que l’utilisation, par les Etats de la coalition, de matériels militaires occidentaux. A cet égard, le 22 mars dernier, Amnesty International a demandé aux Etats-Unis et au Royaume-Uni, principaux fournisseurs de l’Arabie Saoudite, de suspendre toute exportation d’armes destinée à être utilisée dans le conflit yéménite. Selon James Lych, directeur adjoint du programme Moyen-Orient et Afrique du Nord de l’organisation, « il est temps que les dirigeants mondiaux cessent de faire primer leurs intérêts économiques sur le reste ». En effet, l’Occident est accusé de privilégier ses contrats d’armements au lieu de condamner les crimes de guerres perpétrés au Yémen.

La presse a un rôle crucial dans la prise de conscience, à échelle mondiale, de ce conflit. Pour autant, Mego Terzian, président de Médecins sans frontières France, met en avant l’indifférence des médias et de la communauté internationale à ce propos. Il s’oppose à l’hypocrisie d’un Occident s’érigeant en défenseur des droits de l’Homme mais soutenant, dans le même temps, des Etats qui commettent des extractions contre la population yéménite.

Il convient donc de porter un regard critique devant l’inaction internationale, et de l’ONU en premier plan, face à l’enlisement de la crise. Lorsqu’elle a fini par agir, à travers sa résolution 2216 votée en avril 2015, ce fût pour ordonner aux rebelles de quitter les zones qu’ils avaient conquis depuis 2014 et de restituer au gouvernement les armes saisies. De cette manière, elle a clairement pris partie pour la coalition, malgré l’illégalité, au regard du droit international, des actions de cette dernière. Aussi, aucun comité n’a été mis en place afin de s’assurer de l’acheminement de l’aide humanitaire, malgré de nombreuses alertes d’organisations non-gouvernementales. L’efficacité du rôle de médiateur de l’ONU apparaît réellement contestable dès lors qu’elle ne se présente plus comme un acteur impartial dans la région. Enfin, pour Didier Billion, la communauté internationale devrait redéfinir ses rapports entre une Arabie Saoudite en perte de vitesse et de légitimité et l’Iran, apparaissant comme un allié stable et de force dans la région, face à la menace djihadiste de plus en plus prégnante de par l’effondrement de l’Etat yéménite.

Ines Cavalli

 

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