Donald Trump, manager aux affaires (étrangères) – Conférence d’Olivier Zajec

0

Vendredi dernier (le 9 mars 2018) l’association Café Diplo Lyon 3 accueillait M. Olivier Zajec afin d’échanger autour de son article paru dans Le Monde Diplomatique de janvier 2018, intitulé « Les cabotages diplomatiques de Donald Trump ». Cet événement aura été l’occasion d’en apprendre plus sur les coulisses de la rédaction et de la publication d’un article pour Le Monde Diplomatique, mais aussi et surtout de discuter de la politique étrangère menée par Donald Trump.

« On s’arrête, on réfléchit »

M. Zajec débute la rencontre en revenant sur son expérience de rédacteur pour des journaux. Ainsi écrit-il dans Le Monde Diplomatique depuis 2007 et a publié environ une quinzaine d’articles. Il a par ailleurs rédigé pour plusieurs journaux, dont Le Monde et Le Figaro, mais Le Monde Diplomatique tient pour lui une place particulière. C’est en effet le dernier journal aussi rigoureux – que ce soit envers les journalistes ou envers la qualité des articles proposés. Les rédacteurs sont particulièrement sollicités sur le fond et la forme de leurs articles, il n’y a pas de passe-droit. Cela oblige à corriger, reprendre régulièrement l’article, surtout si l’auteur veut pouvoir figurer en une. C’est aussi un mensuel qui pratique et encourage un amour de la langue française, à un tel point que ça en devient militant.

La manière de fonctionner du Monde Diplomatique est au demeurant intéressante car les rédacteurs bénéficient d’un large espace pour développer leur pensée : environ trente ou quarante mille signes pour un article de fond. L’autre aspect intéressant est que le « Diplo » – comme l’appellent ses abonnés – permet de se heurter à une honnêteté intellectuelle. Selon Olivier Zajec « il faut être prêt à se confronter à une pensée qui peut être dérangeante ». Cela résulte d’un débat interne permanent. L’équipe de direction est traversée de divergences intellectuelles ou idéologiques – M. Zajec a d’ailleurs souligné que le ton montait régulièrement en réunion – ce qui nourrit énormément la diversité d’opinions émises dans les colonnes du mensuel.

Toutefois afin que le journal attire les lecteurs, la direction, et plus particulièrement le secrétariat de rédaction, prend des libertés avec les articles qui lui sont soumis pour publication. Cette prise de liberté ne permet pas de modifier le fond d’un article mais seulement son titre. Ainsi « Les cabotages diplomatiques de Donald Trump » n’est pas le titre choisi à l’origine par Olivier Zajec. Le titre initial était « Trump ou la fin du deuxième consensus diplomatique américain ». Or, c’est un titre d’universitaire, pas de journaliste, un titre qui ne captive pas le lecteur et ne donne pas particulièrement envie de lire le contenu. Le secrétariat de rédaction a proposé « M. Trump, manager aux affaires (étrangères) » en premier lieu, mais a arrêté son choix sur « Les cabotages diplomatiques de Donald Trump ». Caboter signifie ne pas prendre le risque d’aller au large : on reste sur le trait de côte, gardant cette dernière constamment en vue. M. Zajec estime que ce titre ne correspond pas totalement à son article, c’est pourquoi il aurait préféré un autre angle. Mais le choix de la « titraille » ne relève pas de l’auteur, et cette règle s’applique dans tous les journaux. Cela fait partie des règles du jeu.

« Une seule Bible avec plusieurs bréviaires »

Après cette introduction journalistique, Olivier Zajec a entamé le cœur de son intervention. Le rappel historique de la politique étrangère américaine est fait, avec notamment un léger développement sur les types de consensus qui ont pour le moment animé cette dernière : l’isolationnisme et l’interventionnisme. Ces deux consensus résultent de l’exceptionnalisme américain, là encore décliné en deux concepts : l’exceptionnalisme introverti de la fondation du pays jusqu’à la Première Guerre Mondiale, et l’exceptionnalisme extraverti qui s’exporte durant le « siècle américain ».

Cet exceptionnalisme correspond à un triptyque : puissance, prospérité, morale. Mais là où Trump innove, c’est en refusant d’exporter la démocratie. Il refuse de « brûler de l’encens » devant la morale. Ainsi pense-t-il que le modèle américain est suffisamment compliqué à maintenir à l’intérieur du pays pour devoir l’exporter. Il est pragmatique au sens premier, c’est-à-dire qu’il ne persévère pas dans l’échec, mais passe à autre chose. Cela s’illustre avec ses propos concernant les guerres d’Afghanistan et d’Irak.

Si, depuis la Seconde Guerre Mondiale et l’action de Roosevelt et de son successeur Truman, on exportait l’exceptionnalisme américain, l’actuel président veut en finir sans réellement comprendre de quoi il s’agit. Il cesse – ou du moins montre la volonté de cesser – la guerre extérieure pour approfondir la « guerre » intérieure, la guerre culturelle à laquelle se livrent les États-Unis.

La question de l’étiquetage de Donald Trump en matière de politique étrangère est donc complexe à appréhender. Bien que le président se proclame dans la National Security Strategy (NSS) être un « principle realist », il est admis qu’être un pur réaliste aux États-Unis est très difficile. Le réalisme mis en application par les décisionnaires américains est moral, et teinté d’exceptionnalisme d’une façon ou d’une autre. Il n’est possible d’être réaliste qu’en exprimant la nécessité de ne pas séparer la morale du reste, principe nommé « liberal communion ». Au contraire, les rares réalistes qui ne souhaitent pas prendre en compte la morale sont nommés très péjorativement « cold blooded realist », qualificatif à éviter absolument en tant que dirigeant américain, ou même en tant qu’universitaire, au risque d’être marginalisé.

Olivier Zajec poursuit en développant ce qu’est la National Security Strategy. Il s’agit essentiellement d’un document produit par l’administration américaine établissant les objectifs et les moyens mis en œuvre en matière de sécurité nationale. Il est par conséquent très similaire au Livre Blanc français. Pour M. Zajec, deux voix dissonantes portent sur la NSS : Trump d’un côté, ses conseillers militaires – notamment les généraux – de l’autre. Cela donne un air schizophrène à l’administration. Trump ne pense pas, mais il a des idées claires, fixes, dont quelques obsessions – comme par exemple le fait que les États-Unis ne doivent pas être un modèle pour le monde. Son conseiller parmi les plus influents, le général Matis, est une sorte d’envoyé de l’establishment pour limiter les dégâts, pour conserver la mission morale. Cette NSS est en partie de Trump, et en partie malgré lui.

« Ne fais confiance à personne, pas même à ton père »

Pour comprendre les décisions de politique étrangère de Donald Trump, il est nécessaire de prendre en compte son passé de businessman. Lors d’une conversation avec son fils, Donald Trump Jr, Trump lui aurait dit de ne faire confiance à personne, pas même à son père. Cette brutalité se retrouve dans la façon de négocier que le président emploie, que ce soit dans des négociations commerciales ou diplomatiques : brutaliser d’abord, négocier ensuite. Sur ce point, Olivier Zajec avait développé dans son brouillon d’article le CDD diplomatique, par opposition au CDI diplomatique. Trump, en tant que produit du néolibéralisme et de sa logique managériale, serait en faveur des CDD diplomatiques. Cela signifie qu’il privilégierait les alliances utilitaires avec des partenaires clefs. Les Européens n’ont pas la même opinion, notamment à l’Est. Ils parlent de valeurs, parmi lesquelles figure en haut de la liste la démocratie. Ce sont des préférences non-utilitaires. Trump n’envisage les alliances que comme des contrats, l’Amérique comme assurance sécuritaire pour le reste du monde. Trump est post-idéologique en ce sens qu’il ne prend plus en compte la morale dans le jeu des traités. Ce faisant, il crée de l’incertitude dans le système international.

Cette même logique d’homme d’affaires le pousse à reconsidérer les accords en cours de négociation afin de les qualifier de « good deal » ou de « bad deal ». Le Transatlantic Trade and Investment Partnership (TTIP) ou le Trans-Pacific Partnership (TTP) étaient très symétriques et cohérents. Ils permettaient de contenir la Chine et la Russie en ceinturant le continent Eurasiatique d’accords commerciaux. En les renégociant ou carrément en abandonnant les projets d’accord, Trump supprime le versant économique de la stratégie de « containment » mise en place depuis des années par ses prédécesseurs. Il apporte une double justification : d’une part, les coûts sont trop importants, et classent d’emblée ces accords dans les « bad deal » ; d’autre part, sa base électorale n’est pas favorable à de tels traités permettant l’import facilité de produits étrangers aux États-Unis. En ce qui concerne les accords sécuritaires comme le Traité de l’Atlantique Nord, Trump renégocie en secouant d’abord les alliances. La problématique à long terme est la Chine. Trump se rapproche donc de la Russie tout en essayant d’éviter le rapprochement entre la Chine et la Russie. Cela ne transparaît pas dans la NSS et laisse tout de même penser que Trump sait ce qu’il fait, car c’est l’objectif de politique étrangère le plus cohérent pour les États-Unis.

Bien que tout semble les opposer, Obama et Trump font le même constat : l’Amérique va mal. Les inégalités explosent, la classe moyenne est fragilisée. Le rêve américain, si cher aux États-Unis, est en train de perdre son sens moral : quel que soit l’individu, il avait l’assurance d’être reconnu au plus haut du potentiel de réalisation qu’il porte. Ce n’est plus le cas. La société américaine était déjà polarisée avant l’arrivée de Donald Trump, il ne fait que révéler les failles et les augmenter. On peut même parler d’un retour de la conscience de classe : en effet, Trump permet de jauger la haine vouée à l’establishment américain par l’électorat. La comparaison entre les scandales qui ont entaché la campagne de Donald Trump et le scandale ayant éjecté William Clinton de la Maison Blanche en dit beaucoup quant à la volonté de l’électorat américain de ne plus subir un candidat de l’establishment.

Le lien entre la politique de Donald Trump et la théorie du choc des civilisations de Samuel Huntington est parfois souligné. Selon Olivier Zajec, si une comparaison entre la politique du président américain et Samuel Huntington existe, elle se situe plutôt dans Who are we ? qui explicite la crise identitaire aux États-Unis. Et M. Zajec de conclure « Trump est un caillot sur la route du sens de l’Histoire. Et s’il était dans le sens de l’Histoire ? ».

Antonin Guichet

No comments

Cet article pourrait vous intéresser