Deuxième conférence Poli’gones : Etudes caucasiennes, entre tensions et luttes de pouvoir

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jean Moulin Post

Le jeudi 11 novembre 2014 a eu lieu la seconde conférence proposée par l’association étudiante Poli’gones, dans le cadre d’un colloque sur la Russie divisé en quatre conférences. Celle-ci s’est focalisée sur une région particulière, le Caucase, qui marque la séparation entre l’Europe et l’Asie. Il faut distinguer le Caucase du Nord, ou Ciscaucasie, situé en Russie, du Caucase du Sud dit Transcaucasie, qui comprend l’Azerbaïdjan, la Géorgie, l’Arménie ainsi qu’une partie du territoire turc.

Cette région constitue un carrefour important qui a été traité en deux temps, par deux invités :
– M. Ismaël Chellal, doctorant de l’Institut Français de Géopolitique (IFG à l’Université Paris VIII) en sciences sociales et relations internationales, a tout d’abord présenté les tensions et conflits dans le Caucase du Nord.
– Mme Annie Jafalian, professeur à l’Université Jean Moulin Lyon 3, spécialiste du Caucase et chercheuse au Centre d’Etudes de Sécurité Internationale et de Défense (CLESID), est ensuite intervenue sur le Caucase du Sud.

I- Les enjeux stratégiques du Caucase du Nord (M. Chellal)
Le Caucase est un corridor entre le monde russe des chrétiens orthodoxes et du sud musulman. Le Caucase du Nord, plus particulièrement, est un ensemble de républiques et de régions de la fédération de Russie : y comptent les républiques d’Adyguée, de Karatchaiévo-Tcherkessie, Krasnodar, Stravopol, Kabardino-Balkarie, d’Ossétie du Nord, d’Ingouchie, de Tchétchénie et du Daguestan. Bien qu’elle soit une zone stratégique clé pour la Russie, cette région est néanmoins considérée comme étant la plus instable du pays (velléités séparatistes, conflits inter-ethniques et religieux, insurrections islamistes…).

A) Les tensions et conflits multiples
Le Caucase russe présente une grande hétérogénéité dans la situation de chacune de ses régions, les problématiques qu’elles soulèvent et leur difficulté. En voici un bref aperçu :
Les Kraï (= régions) de Krasnodar et de Stavropol constituent une dynamique importante pour le territoire, dynamique essentiellement économique.
Certaines Républiques, comme celles d’Adyguée ou de Karatchaévo-Tcherkessie, assistent à une cohabitation conflictuelle entre le peuple circassien et le peuple tutsi (qui parle turc) due à des différents religieux dans leur pratique de l’Islam.
Des conflits similaires existent en Ossétie du Nord, opposant une population musulmane aux ossètes, quant à eux majoritairement orthodoxes.
La Russie doit également faire face à des insurrections en Ingouchie et Tchétchénie (qui sont très proches), qu’elle limite par la répression.
Enfin, la région est également confrontée à des insurrections islamistes, dont le foyer est le Daguestan. C’est, entre autres, le cas de la Tchétchénie, dont le président a créé une sorte d’Etat dans l’Etat dans lequel il réprime les insurgés.

B) L’Islam de l’Emirat du Caucase contre l’Islam caucasien
L’Islam dans le Caucase n’est pas homogène, étant moins ancré et présent à l’ouest.
Depuis la fin de l’époque soviétique, il connait un renouveau dans la région, sans pour autant y apaiser les querelles. Le conflit majeur met en scène la division des confréries soufies : c’est le cas en Tchétchénie, dont le pouvoir actuel s’appuie sur une des trois principales confréries, la confrérie Quadiriya, les deux autres étant les confréries Shaziliya et Nasqhbandiya (le soufisme est un courant ésotérique de l’Islam présent dans les écoles juridiques de l’Islam sunnite).
Mais le premier émir du Caucase Dokou Oumarov, lui, était rattaché aux talibans (un potentiel lien existait entre lui et Al Quaïda). Il fût responsable de nombreux attentats.
Son successeur (depuis mars 2014) a décidé de ne pas reconnaitre l’autorité d’Al Quaïda.

Pour terminer cette première partie, M. Chellal souligne le fait que les Jeux Olympiques de Sotchi avaient pour but de prouver que le Caucase était une zone pacifiée. Cela ne correspond pas du tout à la réalité quotidienne de la région, dans laquelle les problèmes demeurent constants.

II- Le Caucase du Sud, un espace fragmenté aux frontières des pôles de puissances (Mme Jafalian)
A) Le Caucase du Sud, l’Europe et la Russie
Le Caucase du Sud est un espace à la superficie réduite, avec une population peu nombreuse. Toutefois, cette zone intéresse l’Europe pour plusieurs raisons : d’abord, elle se situe à la frontière de l’Union Européenne, ce qui engendre pour celle-ci des intérêts sécuritaires fondamentaux. De plus, la région détient des ressources énergétiques dont pétrolières, certes limitées mais permettant une diversification des sources pour les européens. Enfin, l’influence des diasporas y est importante.
Ces trois facteurs contribuent en partie à un rapprochement de l’Union Européenne avec les Etats du Caucase du Sud. Cela a des incidences sur les relations entre l’UE et la Russie, qui a toujours été réticente à toute intervention étrangère dans son espace privilégié.
Le Caucase est avant tout une frontière de la fédération de Russie. Aussi, le Caucase du Sud, bien que se voulant distinct du Caucase du Nord, en reste étroitement lié puisqu’ils ont une frontière commune. Cette distinction est donc relative, malgré l’indépendance politique des trois Etats composant le Caucase du Sud (l’Arménie, l’Azerbaïdjan et la Géorgie), étant par ailleurs toujours qualifié d’espace post-soviétique.

B) La construction des Etats sud-caucasiens
Face à ces difficultés historiques et relationnelles avec la Russie se pose la question de la construction des Etats dans cette région sud caucasienne : il s’agit d’un espace fragmenté en dépit de la consolidation institutionnelle de ses Etats (l’Azerbaïdjan est membre non permanent du Conseil de Sécurité à l’ONU). Cette consolidation n’est pas exempte d’interrogations d’un point de vue politique, les Etats ayant vraisemblablement une difficulté de démocratisation : alors que l’Azerbaïdjan est un Etat autoritaire, l’Arménie connait un gouvernement semi-autoritaire et la Géorgie un régime d’origine hybride.
En revanche, d’un point de vue économique, la consolidation des Etats a été effective, en particulier en Azerbaïdjan grâce à ses ressources pétrolières. Ce développement leur a permis d’accroitre leur PIB par habitant. Persiste néanmoins un problème dans les inégalités de développement interne entre capitales et provinces des Etats, ces dernières connaissant un sous-développement net. En résultent de nombreux flux migratoires en direction de la Russie motivés par la recherche d’emplois. Ce phénomène participe à la relation de dépendance entre la Russie et les Etats du Caucase du Sud puisque des transferts de fonds s’effectuent de la Russie vers les familles des travailleurs émigrés.

C) Les facteurs de la fragmentation du Caucase du Sud
Cette fragmentation s’explique essentiellement du fait qu’une partie du territoire échappe aux pouvoirs centraux d’Azerbaïdjan et de Géorgie. Des accords de cessez-le-feu ont été signés, mais aucun accord de paix n’a encore vu le jour entre les gouvernements et les insurgés, puisque les Etats centraux refusent de leur donner une reconnaissance politique.
En aout 2008, la guerre russo-géorgienne, dite guerre des Six jours, a constitué une riposte disproportionnée de la Russie à la volonté du président géorgien d’affirmer son autorité sur deux Etats de faits, l’Abkhaze et l’Ossétie. Ils sont désormais reconnus par l’autorité russe, bien que sa présence militaire et son soutien économique y soient importants.
2008 a aussi vu le Kossovo se proclamer indépendant, ce qui a constitué un facteur clé dans l’évolution de ses rapports avec l’UE et l’espace post-soviétique, ainsi que dans les relations entre ces deux derniers. Par ailleurs, en 2011, la constitution d’une union eurasiatique, officialisée en 2014, est la réponse de la Russie à ce qu’elle perçoit comme une pénétration de l’UE, des Etats-Unis ou de l’OTAN dans son espace privilégié.
En juin 2014, un accord d’association a été signé entre l’UE et la Géorgie. L’Azerbaïdjan et l’Arménie ont quant à eux renoncé à ce partenariat, tout en continuant à approfondir leurs liens avec l’UE sur d’autres dossiers.

Les relations des Etats sud-caucasiens entre l’UE d’une part, et la Russie d’un autre côté, placent la région dans une situation délicate soumise à des choix politico-stratégiques complexes. Les Etats-Unis mènent une politique intrusive avec l’intensification de ses liens avec ces républiques. Il s’agit de favoriser leur indépendance vis-à-vis de la Russie, d’exploiter leurs ressources, et de disposer du soutien de ces Etats surtout au lendemain du 11 septembre (la Géorgie et l’Azerbaïdjan laissent ouvert aux Etats-Unis leur espace aérien).

En conclusion, il semblerait que la construction étatique des Etats sud-caucasiens soit en partie inachevée, particulièrement pour les Républiques d’Azerbaïdjan et de Géorgie, en raison des conflits territoriaux qu’elles connaissent. Leur sortie de l’espace soviétique s’en trouve donc partielle.

Ainsi s’est achevée cette présentation du Caucase, que j’ai personnellement trouvé instructive et complexe. Elle a constitué une première approche intéressante avec cette région qui ne nous est pas forcément connue ni particulièrement expliquée.
Aussi, je tiens à remercier l’équipe de Poli’gones pour ses projets et ses investissements, qui nous permettent d’avoir accès à des conférences de qualité et d’ouverture. Malgré les cours, les examens et le boulot, je vous conseille vivement de multiplier vos occasions de vous rendre à ce type d’intervention, qui nous donne tout simplement l’occasion de nous intéresser, de découvrir de nouveaux sujets, ainsi que d’y réfléchir sous des angles différents.
En tous cas, le JMP reste à votre disposition pour vous relayer les infos et le contenu des évènements organisés par Poli’gones ! Restez connectés pour le prochain compte rendu sur la troisième conférence de ce colloque, direction : la politique étrangère russe dans le monde arabo-musulman. D’ici là, bonne année, bonnes vacances, révisions ou reprises… Et à bientôt !

Merci à Mourad Kbaier et ses précieuses notes pour compléter l’article !

1 comment

  1. TEXIER Gilles 20 janvier, 2015 at 23:42 Répondre

    Très bonne synthèse sur la conférence en question. Bravo !
    Texier Gilles
    Organisateur et chef de projet sur la colloque de la politique étrangère russe

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