Le Crime de l’Orient Express (2018, par Kenneth Branagh)

0

Adapter Agatha Christie, l’autrice la plus traduite du monde, c’est un défi comme les cinéastes n’en rencontrent que rarement. Adapter un de ses romans les plus connus, Le Crime de l’Orient-Express, qui se place au même rang que Dix petits nègres ou Mort sur le Nil, et l’exercice déjà ardu se complique encore plus : comment attirer à la fois un public jeune, ne connaissant pas l’un des plus grands noms du polar, dans les salles obscures, sans tomber dans une vulgarisation qui va faire hurler de rage les puristes ?

Kenneth Branagh, acteur britannique connu pour son interprétation de Gilderoy Lockhart dans Harry Potter, ou sa récente apparition dans Dunkirk de Christopher Nolan, endosse, pour cette production qui s’annonce délicate, deux casquettes. Reprenant le rôle qu’Orson Welles, Peter Ustinov, ou David Suchet ont déjà endossé, Branagh prend le parti de se glisser dans la peau d’un des détectives les plus connus du monde, le Belge Hercule Poirot. Et en plus de ce rôle phare, Branagh décide dans la foulée d’être à la réalisation et à la production. Il va diriger une équipe d’acteurs oscarisés, « goldenglobisés », et va en plus mettre de l’argent de sa poche, dans un film qui représente un sacré pari… Et pour quels résultats ?

Une ambiance sans réelle saveur

Artiste dans l’âme, Branagh est autant réalisateur qu’acteur. Ayant déjà dirigé quelques œuvres de théâtre pour qu’elles puissent être adaptées sur grand écran (Henry V, Beaucoup de bruit pour rien, Hamlet…), le Britannique n’est pas un novice en matière de direction artistique. Et loin de l’aider, ses précédentes performances en tant que réalisateur, qui furent récompensées aux Oscars de 1990 ou à la Mostra vénitienne de 2007, rendent son présent échec encore plus retentissant et douloureux.
Sans gâcher l’intrigue à nos lecteurs, on rappellera simplement que le cœur du roman original est la résolution d’un crime qui a été commis à bord d’un train express. Au fur et à mesure que l’enquête, atypique en soi, progresse, Poirot découvre que les passagers à bord dissimulent tous de sombres secrets. Plus surprenant encore, le Belge remarque rapidement que chaque passager semble avoir un lien avec une affaire criminelle vieille de plusieurs années, qui défraya la chronique, et qui semble pourtant n’avoir aucun rapport avec le crime commis dans le train. Le roman installe un suspense et une tension inhabituels, puisque Poirot, habituellement flegmatique et particulièrement sûr de lui, semble à plusieurs reprises douter, même perdre pied. L’écriture efficace de Christie envoie quelques frissons dans notre échine, alors que le détective belge piétine parmi une cohorte de personnages mystérieux aux comportements aussi sinistres qu’énigmatiques.
Pourtant, si l’atmosphère de l’œuvre originale est lourde, chargée, dans ce film (qui est étonnamment court pour le récit d’une telle enquête, puisqu’il ne dure qu’une heure quarante-huit minutes…), l’ambiance n’est pas au rendez-vous. Le réalisateur ne parvient pas, comme un cuisinier un peu maladroit, à faire monter la tension, et en définitive le film est comme un soufflé mal préparé : il n’arrive pas à monter, à faire grimper la pression, et le spectateur finit par s’ennuyer ferme. La musique, censée donner une impression d’oppression, qui ne cesse jamais pour faire une pause ou installer un silence pesant (un des tours préférés des cinéastes hollywoodiens actuels), ne parvient pas à elle seule à nous mettre dans l’attente, ou à faire monter notre impatience. Les jeux de lumière que Branagh essaie de développer, dans le même genre, avec des lumières aveuglantes qui poursuivent tous les suspects, des lumières crues lorsqu’ils se retrouvent mis au pied du mur, reflètent d’excellentes idées, mais, surexploitées, ces ficelles finissent par se rompre, et le spectateur va rapidement s’en lasser…
Ce qui déçoit le plus, enfin, c’est aussi la vitesse avec laquelle l’intrigue va être résolue. Les nœuds du problème sont dénoués à une allure folle, et on a presque l’impression d’un bâclage.
Parce que l’équipe du film n’a pas su installer une véritable tension durant le développement de l’intrigue, lorsque celle-ci semble sur le point d’arriver à son terme, on reste assez indifférent à la façon dont l’enquête peut bien se clore. D’ailleurs, si le spectateur a été assez attentif, il n’est pas vraiment difficile pour lui de deviner la fin, avant même qu’Hercule Poirot ne lui dévoile absolument tout.

Un casting aux performances inégales

Si le film, enfin, aligne une galerie d’acteurs tous plus talentueux les uns que les autres, mélangeant les vétérans comme Pénélope Cruz, Willem Dafoe, Judi Dench, Johnny Depp, Michelle Pfeiffer et les outsiders comme Tom Bateman (Da Vinci’s Demons), Olivia Colman (Broadchurch, The Crown…), ou Daisy Ridley (la nouvelle coqueluche des Star Wars actuels), aucun talent ne crève réellement l’écran. Si cela pourrait sembler être un point positif, pour un film qui ne caste que des vedettes, qu’aucun acteur ou actrice n’écrase ses collègues, ici, il faut préciser qu’en réalité cela signifie que tous les visages à l’écran semblent terriblement ternes. Aucune de ces stars ne semble offrir une performance puissante, inoubliable, et tous semblent jouer timidement, donnant finalement une prestation plate, assez piètre. Pénélope Cruz, habituée aux rôles de femmes fortes, n’apparaît que pour lancer quelques prédictions, prophétiques ou non, et semble plus une illuminée qu’un véritable protagoniste. Willem Dafoe, avec sa gueule de cinéma, d’homme fou, a trop peu de temps à l’écran pour être intéressant, même si le final offre à sa belle gueule de désaxé de nouvelles possibilités de jeu. Judi Dench, bien que toujours armée de son maintien royal et de sa classe so british, n’a pas non plus le temps d’user des atouts qu’elle a développé durant toute sa carrière, et on oubliera très rapidement quel rôle elle a joué. Depp, malgré une performance qui vire à la caricature, et Pfeiffer, des scènes emplies à ras-bord de pathos, ont tout de même dans ce film quelques moments de gloire dont ils peuvent s’enorgueillir, mais si certaines scènes, poignantes ou violentes, vont nous épater, cela reste tristement insuffisant. Un film de quasiment deux heures qui n’a pour lui que quelques minutes éblouissantes, c’est un peu comme un buffet qui ne propose que des miettes : ça nous laisse sur notre faim, et ça sonne franchement creux.
En ce qui concerne la performance de Kenneth Branagh, on déplorera le fait que l’acteur britannique ne joue pas vraiment à être Hercule Poirot. S’il fait quelques belles références à l’œuvre globale d’Agatha Christie, ou à Poirot et à ses manies (ce fin gourmet était un amoureux de la bonne chère, coquet, obsédé par sa moustache), Branagh s’éloigne considérablement du personnage original. Oscillant entre une gravité solennelle, et une espièglerie nonchalante, le personnage interprété par Branagh se rapproche plus des interprétations modernes de Sherlock Holmes (notamment celles de Jonny Lee Miller et Robert Downey Jr), que du Belge maniéré créé par Agatha Christie. Néanmoins, si le respect du matériau originel n’est pas la priorité de l’acteur-réalisateur, on doit tout de même lui reconnaître ceci : avec ses traits d’esprit et sa grandiloquence (in)volontairement comique (qui est à son apogée dès la scène d’ouverture), le Poirot de Branagh reste un personnage distrayant, peut-être le seul qu’on retiendra de cette œuvre qui reste décevante sur bien d’autres points…

Gaëtan Dupuy

No comments

Cet article pourrait vous intéresser