Auscultation d’un système à l’agonie

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C’est désormais officiel, Donald Trump a remporté l’élection présidentielle américaine avec 58 992 180 voix, contre Hillary Clinton qui n’en aura rassemblé « que » 59 123 745. Devant ce système électoral alambiqué, plusieurs interrogations nous viennent immédiatement à l’esprit : de quoi est-il réellement capable ? Quelle est sa capacité de nuisance face au reste du monde ? Les prophéties des Simpson continueront-elles de se réaliser encore longtemps ? Tant d’interrogations qui resteront en suspens jusqu’au 20 janvier, jour de son entrée officielle en fonction. La seule question légitime pour le moment et à laquelle nous pouvons tenter d’apporter un semblant de réponse est la suivante : comment en est-on arrivé là ? En réalité, Trump n’est que la conséquence de l’accumulation d’un certain nombre de facteurs déplorables, que ce soit au niveau des Etats-Unis ou du reste du monde. Certes, un certain nombre de ses propos sont misogynes, stigmatisants, infondés, irrationnels ou encore arrogants. Mais ces détails sont connus de tous, l’important n’est plus aujourd’hui de s’en offusquer. Il faut, à l’inverse, se focaliser sur les causes de son arrivée à la Maison Blanche, et en tirer des conclusions nécessaires à notre échelle nationale qui n’est pas plus réjouissante.

            Donald Trump incarne un ras-le-bol et une colère profonde au sein de son électorat. Ce désarroi contient une première branche économique. Le taux de chômage extrêmement bas outre-Atlantique n’est qu’un leurre, car de profondes inégalités caractérisent la population américaine. Celles-ci vont de mal en pis, ce qui peut expliquer un désir de changement de la part d’individus en proie à la pauvreté : pourquoi réélire toujours les mêmes si les choses vont en se dégradant ? En effet, selon la Réserve Fédérale américaine, le revenu médian (qui divise la population entre la moitié gagnant plus et celle gagnant moins) a baissé de 5% entre 2010 et 2013. Si l’on se positionne sur un temps plus long, on observe que les 3% les plus riches détenaient 54,4% de la richesse globale (revenu et patrimoine compris) en 2013, contre 44,8% en 1989. Les 90% les moins riches voient, quand à eux, leur part détenue passer de 33,2% en 1989 à 24,7% en 2013. Ces chiffres permettent ainsi de mieux comprendre pourquoi une certaine frange de la population se sent délaissée : comment expliquer que leurs revenus baissent tandis que celui d’une faible part de la population augmente, concentrant toujours plus de richesse ? D’ailleurs, ceci n’est rien comparé aux inégalités encore plus criantes existant dans les ramifications de cette société. La différence entre les salaires de Blancs et de Noirs américains continue elle aussi d’augmenter, passant de 19 000$ en 1967 à près de 27 000$ en 2011 (Institut Pew, basé à Washington). L’échec de Clinton pour contrer Trump s’explique donc aussi ici : tenter de capter le vote latino ou noir est une manœuvre habile, mais qui peine à marcher dans la réalité étant donné que ces mêmes personnes ne voient pas l’intérêt de voter pour la candidate d’un parti qui n’a pas su traiter cette problématique économique, que ce soit du temps de son mari, ou plus récemment de Barack Obama. Son adversaire a, quant à lui, surfé sur cette vague de protestation, jouant sur le mal-être des fermetures d’usines et des délocalisations. La question n’est pas de savoir s’il avait la légitimité pour le faire, mais bien la manière dont il a réussi à incarner le langage et les codes de l’Américain moyen, de manière à amorcer une identification.

Cela nous amène ainsi à nous questionner sur la communication, brillante d’efficacité, du candidat républicain. Depuis désormais plus d’un an, l’on ne cesse de s’interroger sur la viabilité de sa candidature. Semaine après semaine, une nouvelle polémique surgissait et ne cessait de faire bouillonner les réseaux sociaux mais aussi médiatiques. Sa proposition la plus marquante fût certainement de construire un mur de séparation entre son pays et le Mexique pour empêcher l’arrivée de nouveaux migrants sud-américains. Puis ce fut le pavé dans la mare : la proposition d’interdire l’entrée aux individus de confession musulmane sur le sol des États-Unis par « mesure de précaution ». Cette absurdité anticonstitutionnelle ayant soi-disant pour but de prémunir les autorités américaines du risque terroriste. Enfin, il voulut même négocier à nouveau l’accord nucléaire avec l’Iran car « ce n’est pas un bon deal, les Etats-Unis se sont faits avoir ». Incongrues aux premiers abords, ces déclarations lui valurent une valse de critiques toutes plus féroces les unes que les autres, allant même jusqu’à le comparer à Hitler à de nombreuses reprises. Pourtant, il continuait de faire de bons scores lors de la primaire américaine. Irrésistiblement, les candidats républicains – pour la plupart chevronnés- se faisaient balayer par le bulldozer Trump, laissant la bulle médiatique pantoise. Le fait est qu’il parle simplement et clairement : s’il y a un problème, il y a donc forcément une solution, nul besoin de tourner autour du pot. Ce discours, débarrassé du « politiquement correct » décrié par un certain nombre d’électeurs républicains, comme démocrates, semble avoir marché. Établir une corrélation entre sa réussite et le fait que 67% des électeurs blancs non diplômés de l’université aient donné leur voix au milliardaire (sondage CNN de sortie d’urnes) peut paraître trop facile, mais ces chiffres sont significatifs. Pour ceux qui pensent que son discours a pu heurter la sensibilité d’un certain nombre de communautés, il est étonnant de constater qu’un tiers des hispano-américains optent pour Donald Trump malgré ses critiques à leur encontre. Le constat est donc simple : rendre le discours politique toujours plus technique et complexe le rend en réalité inaudible et inaccessible pour un certain nombre d’individus qui ne se reconnaissent plus dans leurs élus. La solution n’est peut-être pas de simplifier les propositions des candidats, mais au moins de faire davantage participer les citoyens dans le processus décisionnel afin qu’ils ne sentent pas mis à l’écart d’enjeux qui les dépassent et qu’ils puissent en saisir réellement les tenants et aboutissants. Ceux qui ont voté pour Trump ne l’ont pas (tous) fait par bêtise, mais aussi pour exprimer leur révolte.

Cette révolte a bien des explications économiques, politiques mais aussi médiatiques. Le traitement réservé par les différents journaux ou chaines de presse à la campagne électorale joua aussi en la défaveur de l’ex-secrétaire d’Etat. Souvent décrié pour ses déclarations tapageuses, bien souvent à l’encontre des journalistes, Trump a pourtant réussi à se jouer d’eux avec une facilité déconcertante. Deux choix s’offraient à lui au début de sa campagne : établir un programme raisonné et sensé qui mettrait du temps à toucher un certain type d’électorat qu’il aurait ciblé, ou continuer à jouer du personnage public qu’il a construit au fil des années. La solution de facilité étant bien sûr la dernière, il ne restait plus qu’à réussir à capter l’attention de potentiels électeurs. Critiquer des journalistes aurait dû, logiquement, lui barrer l’accès aux plateaux télévisés qui lui étaient défavorables. C’est pourtant l’inverse qui s’est produit, une attaque amenant forcément une réponse (légitime ou non) qui lui donnait gratuitement du temps de parole, que ce soit sur Internet, à la télévision, la radio ou dans la presse écrite. Plutôt que d’apporter une réponse crédible au phénomène républicain, les acteurs médiatiques se sont simplement contentés de relayer ses propos en s’en indignant, ce qui lui permit de se faire entendre toujours davantage en tant qu’opposant au système en place. Le paradoxe est que ce fut bénéfique pour lui, mais aussi pour les cibles de ses critiques : les grandes chaines câblées engendrèrent ainsi 2,5 milliards de dollars de profit durant cette période électorale. CNN connût même 100 millions de dollars de revenus supplémentaires par rapport à leurs estimations de départ. Ce cercle vicieux était donc voué à se répéter, le seul perdant de l’histoire étant le débat d’idées, proche de zéro et incomparable en tous points aux précédentes élections. Là aussi, des solutions sont possibles et une refonte de notre système médiatique est à envisager car la recherche du profit, au détriment de l’information et de la préservation d’une certaine déontologie journalistique, ne peut qu’être nuisible aux électeurs et aux candidats dits « sérieux ».

En conclusion, les électeurs de Trump ne sont pas des imbéciles décérébrés, ou en tout cas pas tous. Leur vote s’explique par de multiples raisons, que ce soit un désarroi économique croissant, une évolution sociale des attentes de chacun ou encore le rapport des médias aux différentes élections. « Le langage politique est devenu une langue morte » selon… Manuel Valls. En dépit de nos différences culturelles évidentes, il semble que ce phénomène soit également valable Outre-Atlantique. Le fait est que l’on retrouve les mêmes problématiques chez nous, en France, où le Front National continue de grimper dans les sondages malgré le désarroi des gouvernants actuels. Si nous ne souhaitons pas que ce phénomène aboutisse chez nous aussi, tirons les conclusions nécessaires à la veille d’élections présidentielles s’annonçant plus dramatiques encore pour le débat d’idées modernes et nouvelles.

Selim Ben Halima

2 comments

  1. Jean Luc 9 novembre, 2016 at 17:58 Répondre

    C’est article est au mieux un torchon, au pire il n’est pas impartiale comme tous les articles sur cette élection depuis des mois.

    Avez-vous parlé de l’establishment politique qui fait que clinton à perdu?
    Ou bien encore des nombreuses affaires de Clinton comme la fondation Clinton (2 milliards de dollars) financée par des pays du Golf, ou bien encore le fait qu’elle ait pu avoir les questions des débats avant qu’ils n’aient lieu ? (Les e-mail et sa santé c’est cadeau.)

    • Selim Ben Halima 9 novembre, 2016 at 18:50 Répondre

      Bonsoir ! Cet article cherchait seulement à expliquer ce qui a pu pousser un certain nombre de personnes à voter pour Trump, et ne se penche pas sur le cas de Clinton en elle-même. Traiter de tout cela aurait pris cinq fois plus de place pour que la liste soit exhaustive. Mais si vous êtes êtes intéressé par le sujet et que vous êtes étudiant, il est tout à fait possible pour vous d’écrire un papier sur le sujet et de nous l’envoyer, on se penchera dessus avec plaisir. En vous souhaitant une agréable soirée 🙂

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