Avant-première d’« Inherent Vice », en présence de Paul Thomas Anderson et Joaquin Phoenix

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« Les Français sont chauvins ».

C’est bon on le sait, ce cliché fait partie de ceux qui accompagnent notre réputation à travers le globe. Est-il justifié ou non ? Une telle question relèverait d’un débat trop sanglant pour que même Tarantino ne le porte à l’écran. Nous éviterons par conséquent de prendre position sur ce sujet. Mais au moins une chose nous autorise à pousser un gros « cocorico » : l’invention du cinématographe en 1895 par les frères Lumière, ici à Lyon. Cette légitimité lyonnaise en matière de cinéma permet à notre ville de recevoir régulièrement à l’Institut Lumière, centre cinéphile construit à l’endroit même où a été tourné le premier film, bon nombre d’évènements et de personnalités du milieu. C’est cet intérêt pour le lieu où les frères Lumière ont donné vie à l’image qui a permis à l’Institut de présenter en avant-première le très attendu « Inherent Vice », de l’américain Paul Thomas Anderson, dont la sortie française n’est prévue que pour le 4 mars.

C’est en compagnie du réalisateur et de son acteur, Joaquin Phoenix, qu’est arrivé Thierry Frémaux, directeur de l’Institut et délégué général du Festival de Cannes. Les applaudissements des cinéphiles présents dans la salle laissent rapidement place à une discussion en toute décontraction, permettant à Paul Thomas Anderson d’introduire au public français son septième film. Il nous confie considérer ce métrage comme un « livre de plage », expression employée par l’auteur de l’œuvre originale. Car le film est bien une adaptation par Anderson du livre « Vice caché », de Thomas Pynchon. « Paul Thomas Anderson me raconte des salades à chaque fois », plaisante la productrice également présente, « il m’assure que son prochain film durera 90 minutes, puis il se présente à moi avec un scénario compact de 2h30 ». Au sujet de ses projets futurs, Anderson nous cite un dicton selon lequel « la muse viendra te rendre visite lorsqu’elle sait que tu es au travail ; alors je m’assois derrière mon bureau et j’attends son passage ». C’est ensuite un Joaquin Phoenix tout en humilité qui remercie le public de s’être déplacé aussi nombreux, avant que la bobine ne commence à tourner pour s’exprimer à son tour…
Le synopsis officiel du film relate donc l’histoire d’un détective privé, Doc Sportello. Doc est retrouvé par son ex-petite amie, qui lui explique sa crainte de voir le promoteur immobilier milliardaire dont elle est tombée amoureuse se faire interner par sa femme et l’amant de celle-ci. L’histoire se déroule en Californie pendant la toute fin des années 60, moment où la paranoïa règne en maître.

Le Doc en question n’est pas un détective privé au sens traditionnel du terme. C’est un hippie négligé auquel Joaquin Phoenix prête ses traits, un personnage atypique mais attachant, qui carbure à la fumette du début à la fin. Au passage, la consommation de substances diverses et variées est fortement déconseillée avant d’entrer dans la salle (et au quotidien d’ailleurs car c’est mal, vous vous rappelez ?). Bref, en effet le personnage du Doc nous amène à faire connaissance avec un certain nombre de personnalités hautes en couleur, dont les noms évoqués sont parfois fastidieux à restituer au fil de l’histoire. Chacun d’entre eux est une incarnation des années Woodstock, incarnations portées par des habitués du cinéma indépendant américain. Le casting comporte notamment Owen Wilson en saxophoniste instable, ou encore un Benicio Del Toro passionné de voiliers. L’ensemble des seconds rôles parvient parfaitement à épauler Joaquin Phoenix, qui est présent dans chaque scène. Katherine Waterston est particulièrement touchante dans le rôle de l’ex-petite amie, à laquelle elle apporte innocence et sensibilité sans tomber dans l’exagération, même lors des passages intimes du film. Il n’en demeure pas moins que l’histoire ne cesse de tourner autour de Doc. Sur ce point, Phoenix porte de manière épatante le film sur ses épaules de hippie barbu, barbe derrière laquelle transparaissent avec justesse la vulnérabilité et l’âme d’enfant de ce détective un peu chelou.

L’une des particularités de Paul Thomas Anderson est qu’on ne sait jamais quel sera son prochain film. Il est l’un des rares à posséder une filmographie aussi variée : de la comédie sentimentale « Punch-Drunk Love », au drame d’après-guerre « The Master ». Son cinéma se singularise par cette navigation entre les genres. Enfant de cette période des années 60-70, cela parait normal qu’il se penche sur la période des chemises colorées et des colliers de fleurs, comme l’ont fait plusieurs cinéastes de la même génération. Un exercice de style similaire a encore récemment été tourné par David O.Russell, avec « American Bluff », début 2014. La première moitié d’ « Inherent Vice » est justement très (trop ?) respectueuse des sentiers battus concernant cette décennie. Les noms des personnages semblent au premier abord être la seule originalité notoire du film, qui conserve la même approche au ton décontracté et décalé qu’un grand nombre de métrages contemporains prenant ces années pour cadre. Le rythme s’accélère toutefois dans la deuxième partie, au cours de laquelle Anderson parait prendre davantage de libertés dans le récit. Au final, la singularité de l’approche est comparable à l’affiche du film (ci-contre). En effet, le spectateur pénètre dans l’atmosphère du film d’un point de vue qu’il connait déjà, conformiste, banal et large comme l’écart entre les deux pieds en l’air de la femme. Mais le film s’affranchit dans sa deuxième moitié, laissant progressivement de côté cette approche vue et revue, comme si le style se précisait à mesure qu’on redescend le long des jambes pour apercevoir le bateau dans le coin droit de l’affiche. Et non, la comparaison n’a pas été trouvée sous ecstasy…

Cette dernière remarque parait pourtant paradoxale pour un réalisateur situé à la fois à l’intérieur et à l’extérieur du mode de production cinématographique américain. Un paradoxe presque similaire est d’ailleurs récurent dans le film, entre la sobriété et la stabilité de la réalisation (les séquences filmées caméra à l’épaule sont rares) et la paranoïa ambiante, mêlée à l’instabilité du Doc. Le film nous amène d’ailleurs parfois à nous demander si ce hippie shooté en permanence n’est-il pas moins fou que les individus censés représenter la loi. On rit d’ailleurs pas mal de certains d’entre eux pendant ces 2 heures et 28 minutes. Le film est rythmé par les gags, recouvrant tous les genres de comique. Espérons d’ailleurs pour Joaquin Phoenix qu’il y avait des matelas pour amortir ses chutes…

C’est donc avec la sensation d’avoir vu un bon film que l’on quitte la salle, bien que légèrement frustré vis-à-vis d’un métrage portant la signature de Paul Thomas Anderson. Rappelons qu’il s’agit de la deuxième collaboration entre le cinéaste et Joaquin Phoenix, après « The Master » (au passage l’une des dernières performances du défunt Philip Seymour Hoffman). Mais bien-sûr il ne s’agit que d’un avis subjectif, et il est toujours aisé de ramener une œuvre à quelques paragraphes lorsque l’on connait tout le travail et l’investissement qu’exige le processus de création cinématographique. C’est pourquoi je vous conseille de vous risquer à entrer dans une salle obscure pour vous faire une opinion ! Que ceux qui l’ignoraient sachent également que l’Institut Lumière est situé à un arrêt de métro du campus de la Manufacture, l’occasion d’assister à des rétrospectives de films cultes, ou des avant-premières telles que celle-ci. A bon entendeur, vive le cinéma et cocorico !

Sortie française : le 4 mars.

6 comments

  1. Valentin Lecaux 26 octobre, 2015 at 16:47 Répondre

    Pierre-Yves tu mets le doigt sur le détail que beaucoup de monde ne cherche en réalité même pas à comprendre concernant l’invention du cinéma (désolé Alexandre…). En effet, cette invention a été rendue possible grâce à une succession d’idées et d’inventions par lesquelles leurs inventeurs ont chacun apporté une pierre à l’édifice. Ce fut d’abord Eadweard Muybridge suivi d’Etienne-Jules Marey, qui créèrent la chronophotographie. Puis Georges Demeny et son phonoscope, Emile Reynaud avec son praxinoscope, et enfin Edison avec le kinétographe. Mais c’est sûrement le pas le moins prévisible qu’ont effectué Auguste et Louis Lumière, en ayant l’idée d’imprimer des images animées afin de les déplacer et de les montrer devant un public, réuni dans une même salle dans l’attente de visionner une projection commune. C’est en cela que les frères Lumière ont, comme le rappelle à juste titre l’auteur de cet article, inventé le cinéma. Que les choses soient dites.

  2. Alexandre Ducharne 7 mars, 2015 at 23:20 Répondre

    Jean Lefebvre en mourant a emporté le dernier « flingue » des Tontons, aussi jurer sur eux n’est plus qu’une habile rhétorique…
    Mais comme disait Von der Rohe « the devil (or god) is in details » et puisqu’on m’y introduit j’y rentre.
    Car comment les frères lumière auraient-il pu inventer le « cinématographe » puisqu’ils ont déposé leur brevet le 13 février 1895 après celui de Léon Bouly (n° 219 350) déposé le 12 février 1892 (modifié en 1893), mais dont ce dernier fut incapable de payer les redevances ?
    Par ailleurs, le cinéma stricto sensu n’a rien à voir avec la machine qui produit les images ou les projette, sinon on devrait considérer les images de synthèse (largement usitées aujourd’hui notamment dans les films d’animation), issues d’ordinateurs comme autre chose que du cinéma… Générer des images en mouvement qui par l’effet de la persistance rétinienne produisent ce que l’on appelle communément « un film » fut créé par Edison, voir même par d’autres, avant les frères Lumière… Voir Dickson greeting, un film de….1891 et de….Edison.

    • Pierre-Yves Bezat 13 mars, 2015 at 07:10 Répondre

      Il est à la fois étonnant et regrettable que le cinéphile averti que tu es probablement n’ait toujours pas saisi la nuance de ce pseudo-débat. En effet, quelle que soit ton opinion quant à l’invention du cinéma dans sa globalité, il serait excessivement ridicule de nier l’invention par les Frères Lumière du Cinématographe (j’insiste.). Il te sera d’ailleurs aisé, j’en suis sûr, de retrouver le numéro de dépôt du brevet.
      Aussi je me permet de mettre fin à cette discussion, qui ferait injure à toutes les formes de subtilités que prône le 7ème Art dont tu as l’air aussi passionné, et tant mieux !
      Sur ce, bonne semaine, et au plaisir d’une conversation cinéphile sans oeillères.

      P-Y

      • Alexandre Ducharne 24 mai, 2015 at 16:12 Répondre

        La nuance de ce que tu nommes « pseudo-débat », cherchant maladroitement à réduire une discussion dans laquelle tu peines à avancer des arguments valables, est parfaitement comprise.

        La création du cinéma résulte d’ éléments et de faits historiques vérifiables que beaucoup ignorent, ce qui en soit n’est pas un mal du moins tant que des personnes comme toi ne s’émeuvent pas d’apprendre qu’ils ont tord sur une chose qu’ils croyaient vraie et souvent car cette croyance est simplement largement partagée (effet de meute…) comme par exemple la fait que la Bérézina fut une défaite (ce fut une victoire en fait mais je m’arrête là de peur que tu ne t’effondres…), quiproquo dont tu ne pourras appliquer l’effet inverse à ce débat (ça devient trop « subtile »pour toi mais je fais de mon mieux…)

        Il te reste donc à faire le plus dur, admettre que tu as tord, ou bien te cacher dans la masse et « mettre fin à cette discussion » (comme s’ il en était besoin…et surtout comme si tu en avais le pouvoir…). Ton choix semble fait et ce faisant enfin tu démontres ton intelligence: « au plaisir d’une conversation cinéphile sans œillères », tu nous accordes en effet ce plaisir en quittant avec ton matériel cette subtile discussion 🙂

  3. Alexandre Ducharne 17 février, 2015 at 19:50 Répondre

    Un excellent article qui, en autre, rend indirectement mais agréablement hommage à Joaquin Phoenix dont le récent rôle dans Her (et peut être dans ce film) a confirmé l’incroyable talent.

    Je me permet cependant de rendre à César ce qui lui appartient, le cinéma fut inventé par Thomas Edison en 1891, mais ne le dites pas aux lyonnais (dont je fais parti) car comme dirait Audiard : « Touche pas au grisbi s***** ! »

    • Pierre-Yves Bezat 17 février, 2015 at 20:49 Répondre

      Alexandre, on est d’accord : le débat visant à déterminer qui a donné naissance au cinéma (dans sa globalité) durera sûrement éternellement… Malgré tout, les frères Lumière sont bel et bien les inventeurs du cinématographe, au même titre qu’Edison celui du phonographe, ça je peux le jurer sur les flingues des Tontons !

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