Au Musée des Beaux-Arts, regards contre regards

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Les regards nous entourent, sur les quatre pans du mur de la première pièce de l’exposition Autoportraits du Musée des Beaux-Arts. Celui de Louis Janmot (1832) impressionne avec ce corps du peintre, palette à la main, penché vers le spectateur comme pour peindre sur une vitre qui nous séparerait de lui. Un peu plus loin, on remarque trois esquisses de Rembrandt, trois études de lui-même, trois variations dans l’allure, l’apparence, la posture… L’autoportrait est une étude psychologique que l’artiste dessine à grands traits. Il tâtonne pour se trouver. On arrive ici en associant l’apparence à la superficialité, « l’essentiel est invisible pour les yeux » écrivait Saint-Exupéry. Il faut le recueillement du musée pour comprendre que l’apparence peut être plus qu’une surface plane : une matière épaisse à l’intérieur de laquelle l’artiste nous fait entrer.

Mettre en scène

On s’engage dans un corridor, une galerie étroite de portraits en habits élégants. C’est la marque d’une position sociale prestigieuse. Le peintre est un mondain, la vie sociale un théâtre. L’artiste joue son rôle dans son atelier. Léonard Foujita, assis en tailleur en 1926, entouré d’aquarelles et d’instruments, lance un regard mélancolique au spectateur. L’artiste est au travail comme l’employé au bureau. Il éprouve autant de tristesse que de joie à bâtir son oeuvre au quotidien. Quelle est donc cette contrainte que les artistes s’imposent avec acharnement, refusant pourtant celle de la vie ordinaire ? On découvre que Rembrandt s’utilisait comme modèle pour peupler ses tableaux. D’autres se dessinent regardant le spectateur, ou inscrivent le reflet du chevalet dans l’oeuvre. L’autoportrait est l’ultime signature d’un auteur. Il rompt l’illusion de réel, et rappelle que l’art n’est qu’une représentation. L’autoportrait n’est pas qu’une image de soi : c’est un tableau comme un autre, dans lequel l’artiste représente et met en scène ce qu’il voit et ressent. C’est le sens du « Je est un autre » de Rimbaud : l’artiste qui dit « je » dessine un personnage comme un autre.

Fragile égo

Lorsque le photographe Mapplethorpe se photographie travesti ou déguisé dans les années quatre-vingt, ce n’est pas l’artiste travesti ou déguisé que l’on voit mais une femme ou un personnage. Le modèle devient ce qu’il parait être. De manière plus saisissante encore, Douglas Gordon présente deux clichés de lui-même en 1996 et 2002, l’un ordinaire, impassible face à l’objectif, l’autre le visage défiguré par des morceaux de scotch comme les écoliers s’amusent à le faire pour figer leurs grimaces. Mais ici aucun sourire, aucune ironie, seulement un sentiment de vide et la peur d’être un autre. La variation de l’apparence induit un changement existentiel entre les deux versions de soi, jetées à la lumière crue comme un crachat. L’artiste jette son égo aux yeux du spectateur pour l’enjoindre à sauter avec lui dans un monde aux contours incertains. Oskar Kokohka réalise en 1937 son Autoportrait en artiste dégénéré. La reprise de la qualification nazie sonne ironiquement, c’est l’éclat d’un élève insolent qui se soumet exagérément à son maitre autoritaire.

On trouve encore cette autodérision dans l’art contemporain, ainsi que des critiques acerbes contre la prétendue vanité des artistes. Mais un malaise nous prend, on se demande si Kokohka n’y a pas cru un peu lui-même, à cette histoire d’artiste dégénéré. On croit peut-être l’égo fort lorsqu’il se met en scène dans l’autoportrait. On regarde les yeux durs et les figures impassibles sur la toile épaisse qui traverse les siècles. On pense aussi au prestige de l’artiste exposé, mis en scène. Mais c’est surtout une vanité fragile et une souffrance qui apparaissent. Celles d’artistes pour qui la reconnaissance de leur travail était parfois inexistante de leur vivant, ou lointaine par rapport à leur exigence inassouvie de perfection. La représentation de l’enveloppe corporelle forme une coquille, c’est peut-être la compensation d’un vide intérieur.

Matrice intime

Face aux sensations intenses et à l’oeuvre d’une vie, l’artiste est réduit à un corps tremblant. John Coplans étale le sien, en 1996, allongé en trois photographies saisissantes. Ken Currie, en voisin, montre son corps courbé et fragile en 2006, sa vieille peau flétrie, qui peint en regardant son reflet fantomatique dans un miroir. Plus troublant encore est le tableau de Sonia Delaunay de 1916, composé des formes abstraites, circulaires et colorées dont l’artiste a fait sa marque. On ne sait qu’il s’agit d’un autoportrait que parce que l’artiste l’a déclaré, et peut-être aussi parce que toute abstraction est un autoportrait : ce sont des formes extraites de l’écran mental de l’artiste, comme un décalque sur la toile. Le corps de l’artiste est la matrice d’où surgit l’œuvre. Lorsque l’artiste se prend lui-même pour objet de sa peinture, c’est comme lorsque deux miroirs mis face à face montrent à la fois la supercherie du reflet et l’intensité de la lumière.

L’exposition est presque terminée mais la dernière oeuvre accroche le regard. Une tablette diffuse les selfies de l’artiste contemporain Ai Weiwei, autant connu pour son oeuvre que pour sa persécution par le régime chinois. Un groupe termine la visite et j’entends un guide dire : « Le selfie est une pratique courante, superficielle, pour se montrer à la plage par exemple. Mais Ai Weiwei en fait quelque chose de génial, de magnifique. » Qu’un individu lambda réalise la même image et il appartiendra à la masse anonyme et superficielle. C’est souvent le jeu de l’art contemporain que de s’emparer de la crédulité du spectateur, de montrer que l’art n’est pas une question de technique, de profession et d’étiquette, mais d’expression d’une intériorité. Balzac écrivait : « La seule condition d’un bon style, c’est d’avoir quelque chose à dire. »

Matthieu Febvre-Issaly

Exposition Autoportraits, de Rembrandt au selfie. Jusqu’au 26 Juin au Musée des Beaux Arts de Lyon.

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