André Soulier plaide face aux étudiants de Lyon 3

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Mercredi 31 mai, le doyen du barreau de Lyon, Maître André Soulier, était devant les étudiants de Lyon 3 afin de confier sa vision de la justice, entre tradition, pragmatisme et modernité. Un “passage de relais” pour celui qui s’apprête à tirer sa révérence. Par Hubert Guérin.

L’association Cercle Convergence, une association de Lyon 3 ayant pour objectif de mettre en lien les étudiants et les professionnels du droit proposait, mercredi 31 mai, son premier Théâtre de la Pensée : un rendez-vous mensuel de réflexion, en partenariat avec France Unie. Pour cette première consacrée à la justice, ils ont frappé fort en invitant Me André Soulier, célèbre avocat et doyen du barreau de Lyon. C’est au Diplomatico, une brasserie à quelques encablures des 24 colonnes et devant une soixantaine d’étudiants, de responsables politiques et de chefs d’entreprises que l’avocat de 83 ans s’est livré sans faux-semblants à une analyse de la justice contemporaine, dressant également des perspectives pour les futurs juristes. Décontracté, André Soulier débute une intervention de près d’une heure « inspiré par les lieux et la symbolique » narrant la venue à Lyon de Jean-Paul II (1986) sans contrôle préalable du dispositif de sécurité car « il n’y avait pas d’état d’urgence donc pas d’attentats alors qu’aujourd’hui, depuis l’état d’urgence, ils se multiplient » affirme-t-il avec l’humour grinçant qu’on lui connait. Rapidement et pour faire écho à l’actualité brulante, l’avocat Soulier s’est livré à un constat implacable : « le fonctionnement de la justice n’est pas satisfaisant » rappelant qu’elle n’est pas là « pour dire ce qui est morale mais ce qui est légal ou illégal ».

« On ne peut pas être satisfait de la justice actuelle »

Connu pour son sens du verbe et comptant parmi ses clients réguliers Michel Platini, la famille Mérieux ou dernièrement le Cardinal Barbarin, André Soulier n’hésite pas à égratigner l’institution qu’il représente, dénonçant son organisation « incompréhensible pour un simple justiciable » et le manque de moyens. Avec des « anecdotes » fournies puisées dans ses 60 ans de barreau lyonnais, il explique notamment qu’une affaire peut prendre du temps non pas pour la complexité des enquêtes mais car « les magistrats sont trop peu nombreux et beaucoup sont des jeunes femmes qui tombent enceintes : en 1 an, j’ai parfois vu passer 3 magistrates ! » rapporte-t-il souriant. Selon Me Soulier, il est inconcevable d’imaginer une justice plus efficace sans en augmenter « considérablement » ses moyens tels ceux « du Parquet National Financier (créé en 2012 suite à l’affaire Cahuzac et en charge des délits financiers – ndlr) qui fait un travail colossal et remarquable ». Cependant, dans une société où l’information va de plus en plus vite, André Soulier estime que « vitesse n’est pas synonyme d’efficacité » car malgré « les ordinateurs, il faut faire l’enquête dans les règles de l’art, ce qui prend temps » même si, paradoxalement « le temps est le pire ennemi de la justice car il détruit tout » faisant allusion aux délais de prescriptions. Avocat depuis les années 1950, André Soulier en a également profité pour se féliciter, devant la nouvelle génération de juristes, de certaines avancées comme l’instauration de l’appel après la cassation ou l’abolition de la peine de mort en 1981 qui eut, pour celui a plaidé plus de 200 fois au Pénal, une conséquence : « faire baisser la pression car l’échafaud n’attend le prévenu à la fin du procès ». André Soulier pense enfin que la justice sera de plus en plus sollicitée, raison pour laquelle il réaffirme un principe fondamental : « elle n’est là que pour faire appliquer le droit et la loi ni plus ni moins ».

Me Soulier, défenseur de la liberté (de la presse) et de l’innocence

André Soulier est probablement l’avocat lyonnais le plus médiatique. Après une campagne présidentielle marquée par les « affaires », la question de l’importance de la presse dans les procédures judiciaires fut rapidement abordée. Avocat du Cardinal Barbarin dans les affaires de pédophilie du Diocèse de Lyon et ayant occupé les plateaux au nom du Cardinal en pleine tourmente médiatique, André Soulier (qui s’est parfois plaint de découvrir des pièces du dossier dans la presse) s’est livré à un plaidoyer en faveur des journalistes. Il estime que la presse « doit pouvoir enquêter et révéler car c’est son rôle » et « le signe d’une démocratie en bonne santé qui doit perdurer ». « Si la presse n’est pas libre, alors je vais m’inquiéter pour nos libertés individuelles » affirme le très médiatique avocat. Cependant, pas question pour lui de voir les journalistes comme les nouveaux juges d’instruction et rappelle que « chacun doit être à sa place », estimant principalement qu’il « faut laisser le temps aux procédures de se faire ». Lorsque qu’une personne de l’assistance affirme que les journalistes ont « volés la présidentielle avec l’affaire Fillon », André Soulier s’énerve et affirme que le « fautif n’est pas la presse mais avant tout celui qui a fait le délit et qui doit répondre des accusations, qu’il soit coupable ou innocent ». André Soulier dit s’opposer avant tout à la « feuilletonisation » des affaires qui « tient la population dans l’attente des révélations ». Il se dit favorable à une sanction plus forte des journalistes en cas de diffusion de fausses informations ainsi qu’à une révision de la loi du 29 juillet 1881 traitant de la diffamation qu’il estime « totalement obsolète ». Sa devise : « on ne bâillonne pas l’innocence », façon d’expliquer qu’on ne peut pas faire passer quelqu’un d’innocent pour un coupable mais que l’inverse est, en revanche, possible.

La Passerelle du Palais de Justice en guise de reconnaissance…

Agé de 83 ans, et même s’il continue de parcourir les tribunaux avec cette même détermination à faire éclater la vérité, André Soulier semble penser à la retraite. Il prépare actuellement un ouvrage retraçant son parcours. Devant les étudiants de Lyon 3, il a livré « son secret » : « lorsque vous êtes convaincu de détenir la vérité et déterminé à la faire éclater, alors rien ni personne ne peut vous arrêter ». Avec des plaidoiries très régulièrement « saluées par la presse » comme il aime à le rappeler, André Soulier fait désormais partie de ses avocats de l’Histoire lyonnaise à l’image de Maurice Garçon ou Joannes Ambre. Une légende vivante du droit reconnue par tous qui est à l’origine de la passerelle du Palais de Justice « permettant d’avoir cette vue dégagée sur Fourvière, la justice de Dieu et le Palais, la justice des Hommes ». Récipiendaire de la Légion d’Honneur et de l’Ordre National du Mérite, il ne n’aspire qu’à une seule et dernière reconnaissance : que cette passerelle porte son nom. Concluant sous les applaudissements : « Si vous pouviez m’aider à faire en sorte que cette passerelle porte mon nom pour l’éternité, alors ce serait la plus grande des reconnaissances ».

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