À la confluence de la civilisation et des cultures

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Au commencement il y a une forme déconstruite posée sur le vide, à l’intérieur de laquelle on entre par un cristal en verre qui s’étire jusqu’au sol comme une passerelle. Ce bâtiment en transparence et jeu de perspectives entre niveaux et demi-niveaux est une passerelle lui-même, comme les rites funéraires et chamaniques, comme l’embaumement égyptien qui précède la tenue du tribunal d’Osiris.

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Et si la catastrophe économique conférait au musée des Confluences une aura fière et victorieuse, par-delà les déboires de la société qui l’a fait émerger de ce terrain marécageux ? Et si ce vaisseau spatial s’était nourri des échecs humains, fonds colossaux et obstacles techniques pour mieux grossir sa vocation universelle ?

À la rencontre tumultueuse de deux fleuves s’est façonnée une contradiction, par les assauts répétés de l’eau dont des bassins reflètent le bâtiment par en dessous : c’est d’abord le bâtiment qui fascine ou repousse, mais il ne s’agit pas d’une coquille vide, l’architecture époustouflante se veut l’écrin précieux du savoir des sociétés humaines.

Ce musée est leur temple, et peut-être aussi celui de la civilisation aux rites et icônes tournés vers la finalité du contenant lui-même, cette prouesse technique mégalomane telle que les adorent les décideurs – Michel Mercier et Raymond Barre n’ont-ils pas, dans les années 90, souhaité bâtir un centre d’attraction international pour la ville de Lyon ?

Ce joyau brillant ayant cristallisé en quelques regards l’idée d’une civilisation grandiloquente (et sans doute le scandale du coût faramineux réside là), les objets visités continuent de flotter dans notre esprit en s’organisant tel que le contenant nous a disposé à les voir. Comme les marques possessives d’une civilisation sur des objets désincarnés, morts et sans aura : c’est l’architecture grandiose du bâtiment et le projet pharaonique du musée qui la leur confèrent.

Des squelettes de dinosaures à un accélérateur de particule des années 1950 en passant par des morceaux de météoriques, des fossiles préhistoriques, des momies antiques et des œuvres d’arts premiers… On se perd entre les dizaines, les centaines, les milliers, les dizaines de milliers d’années, puis les millions, les dizaines et les centaines de millions voire les milliards d’années.

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Ces bonds, similaires à la réalité de l’histoire des sociétés faite d’avancées fulgurantes, d’échecs et majoritairement d’oublis, confèrent au musée le rôle mystificateur d’évoquer des présences d’autres mondes, plus que des connaissances. Mythe qui peut apparaître, dans ce Musée des Confluences innocemment recouvert du voile dangereux de l’aura, comme celui d’une civilisation au progrès intrinsèque et indiscutable, à la supériorité fière et laborieuse.

Il est intéressant, pour défaire ce mythe, d’en appeler à Lévi-Strauss. Il ne disait sinon possible d’appréhender les cultures, dont nous n’avons qu’une vision très incomplète de l’histoire, que selon le point de vue ethnocentrique de la société de laquelle on les observe. La théorie de la relativité n’enseigne-t-elle pas qu’un train s’arrête de bouger lorsqu’observé depuis un autre train aux vitesses et sens identiques au premier ?

Ainsi l’histoire de certaines cultures apparaîtrait stationnaire, figée dans ces objets anciens, œuvres et reconstitutions s’accumulant dans les sombres pièces du spacieux grenier des Confluences, des vitres desquelles on aperçoit, entre deux luxueux cagibis, une vue aérienne qui lave les yeux après des collections pléthoriques. D’autres cultures, ou les mêmes à différents moments, sembleraient connaitre une histoire cumulative, une fulgurante avancée due à la combinaison d’une série d’innovations.

La révolution néolithique apporta, il y a plus de quinze millénaires, l’agriculture et la domestication dans sept ou huit foyers mondiaux distincts, rompant une longue histoire stationnaire du point de vue de la technique. Plus tard, la civilisation occidentale progressa techniquement en quelques siècles plus qu’en plusieurs dizaines de milliers d’années avec la Renaissance, rencontre inédite de cultures du monde entier, puis la Révolution industrielle.

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Le progrès réside non pas dans l’existence d’une civilisation conquérante, mais dans l’écart différentiel entre différentes cultures qui se rencontrent, avec chacune leur apport avancé et leur faible savoir dans d’autres domaines, soit une combinaison unique. Dans la coalition, volontaire ou non, consciente ou non, de combinaisons dont seules celles relevant de la technique, formant l’Occident d’aujourd’hui, furent combinées.

Car l’Histoire est écrite par les vainqueurs, ceux-là mêmes qui bâtissent des cathédrales pour faire rayonner leur puissance conquise sur la mort. Mort que les sociétés, la plus saisissante partie du musée le montre, ont cherché à dépasser en expliquant le monde à travers leurs cosmogonies, croyances, religions et, c’est cette fois de l’ensemble du musée qu’il s’agit : leurs sciences.

Le danger, dans cette fascinante cathédrale érigée à la gloire des sociétés, manière qu’ont eu les Hommes d’ordonner le chaos, est d’y sentir enfermées ces sociétés sous la clef de voûte fictionnelle et simpliste d’une unique humanité, d’une unique « Civilisation. » À une période où on leur préfère l’identité, proclamation égocentrique ou ethnocentrique d’une unité (individuelle, nationale, sociétale ou civilisationnelle), le Musée des Confluences est aussi là pour exposer la diversité des cultures.

Matthieu Febvre-Issaly

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