120 battements par minute : l’histoire des premiers disciples d’Act Up

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L’année 1991 en France – voilà déjà 10 ans que le sida tue

Dix longues années que le gouvernement français de François Mitterand ne prend pas assez de mesures concrètes pour endiguer le phénomène. Comme opposition citoyenne, des associations se sont créées. Elles rassemblent les victimes de la maladie et cherchent à transposer un problème d’ordre médical en un problème national, pour que personne ne puisse plus se dédouaner en disant « Je ne savais pas », et surtout pas le gouvernement. Au fur et à mesure, l’action passive en vient à se transformer en une action agressive, radicale, punitive.

Ces mots sont forts mais caractérisent une association que je vais vous présenter. Ce film propose de raconter l’histoire d’Act Up-Paris. Créée en 1989, elle est la sœur américaine d’Act UP, fondée en 1987. Ses buts premiers sont de lutter contre le sida, de protéger les droits des minorités et faire de la prévention.

Néanmoins, soyons bien clairs sur son origine : sa naissance résulte bien d’un dysfonctionnement étatique

Act Up n’a existé qu’à cause de la marginalisation des minorités homosexuelles, des toxicomanes ou des prostitué·e·s par rapport au VIH. Sans ce sentiment de rejet par l’Etat, rien n’aurait justifié la violence dont elle a pu parfois faire preuve. Dès le début du film, point d’échauffement, nous sommes plongés dans une scène d’action. Un groupe de militants surgit lors d’une assemblée de laboratoire. Ils sont là pour protester et avertir. Pourtant très vite, la tension grandit et le dérapage inévitable survient. Celui qui parlait un instant auparavant se retrouve menotté, et donc humilié.

Comment alors la parole de ces militants apparaît-elle crédible ?
Cela choque, révolte de voir une telle incivilité dans une société basée sur la maîtrise de ses émotions.

C’est une organisation démocratique

Nous assistons à leurs réunions hebdomadaires, qui visent à faire le bilan de leurs actions précédentes. Ils prévoient également le futur immédiat puisqu’ils doivent mettre en place les prochaines actions. Un point crucial nous fait comprendre la nature profonde de leur combat. Nous nous apercevons que la majorité d’entre eux sont des « homosexuels-séropositifs », touchés par une maladie incurable et contraints à attendre la mort. La recherche de consensus et la liberté de prise de parole en font une organisation démocratique.

Quelles sont-elles, ces actions ?

Les manifestations sont utilisées pour faire de la prévention et alerter la population sur les dangers du VIH. Par contre, les opérations coup de poing mises en place contre les laboratoires sont un pur geste de colère et de déstabilisation. Un geste qui porte ses fruits puisque ces derniers sont bien contraints de communiquer avec eux, que ce soit en venant directement dans leur local ou lors d’une réunion officielle réunissant les laboratoires et les différentes associations.

Néanmoins, le film nous fait ressentir la mentalité de l’époque, peu favorable à la communauté homosexuelle

Cette mentalité archaïque prédomine et se réfère inconsciemment à la cité de Sodome dans l’Ancien Testament. On considère que les homosexuels détenteurs du VIH correspondent à un fait naturellement explicable. Puisque non conforme à la pensée chrétienne, il y a là donc une sorte d’acte de punition divine.

Malgré cette hostilité, Act Up apparaît bien comme un précurseur faisant tout pour que ce problème soit d’ordre public. Même si la société ferme les yeux, n’ose pas admettre encore que cette maladie incurable touche toute la population, Act Up fait de la prévention. À travers une scène où les militants font une action dans un lycée, l’organisation semble dépasser le cadre identitaire de l’homosexualité pour glisser vers l’intérêt général.

Le film nous laisse voir le cadre général d’Act Up. Mais il dérive de plus en plus vers un cadre individuel. Le spectateur peut ainsi se raccrocher aux personnages principaux. S’imprégner de leur histoire, leur souffrance et leur joie. Le côté documentaire devient ainsi plus narratif, s’éloignant d’un sujet purement objectif pour arriver vers le subjectif.

Plusieurs personnages principaux conditionnent le film

D’abord Thibault, un des responsables de l’association. C’est la personne rationnelle, qui comprend que les changements prennent du temps. Réaliste, lucide, il joue le rôle de médiateur et freine la radicalité de certains membres, au risque bien évidemment de passer pour un faible. Le contraire de Sean, le plus émouvant de tous. Mourant, il a néanmoins la rage de vivre et tend à une forme de vengeance. Il incarne le contraire de la raison, pour parler avec son cœur, ses entrailles, pour ne pas dire ses tripes. Affaibli, il en ressort davantage vivant, bien décidé à inverser le destin qui l’attend. Enfin il y a Matthieu, devenu le petit ami de Sean. Au départ nouveau dans l’organisation, il se laisse happer et convaincre par la radicalité de celui-ci.

Act Up est face à un dilemme, celui de se contenir ou, au contraire, de continuer à être un acteur explosif

Une agressivité toujours plus grande, des opérations coup de poing toujours plus fortes ?
Ou au contraire descendre vers la normalité pour devenir un acteur crédible auprès de l’Etat ?

Le débat entre la raison et le cœur a lieu perpétuellement entre les deux camps de l’association. C’est à celui qui saura le mieux utiliser la puissance des mots. Enfin, les morts, les vrais, sont en permanence avec nous. Loin d’affaiblir l’association, ils la renforcent, lui donnent raison dans son combat. Le sentiment de tristesse, sincère, est visible mais reste contenu, il n’est pas théâtralisé. Par contre, les individus mourants, qui savent que leurs jours sont comptés constituent le message fort du film, eux qui avait toute la vie devant eux.

Pourtant, cette mort subie réclame des responsables et des personnes à condamner

D’après eux ce serait les laboratoires pharmaceutiques. Une condamnation en justice serait une solution car ces derniers ont condamné des innocents. Bien évidemment, Act Up ne les accuse pas de leur avoir transmis le sida ; non, ils les accusent de ne pas tout entreprendre pour leur apporter un remède. La logique, appliquée concrètement pourrait être présentée de cette manière : une jeunesse en danger et impuissante face à des labos tout-puissants et mensongers.

D’un point de vue strictement rationnel, cette hypothèse manichéenne ne peut pas entièrement convaincre. Les sentiments doivent se confronter à la raison, à la pensée d’une époque qui n’avait pas encore les moyens de lutter. Oui, la science a besoin de temps pour guérir la maladie. Oui, l’argent entre en jeu puisque, comme toute entreprise privée, des bénéfices doivent arriver. Mais cela ne veut pas dire que les laboratoires fassent mourir de manière préméditée les victimes du sida. Bien sûr, nous pouvons comprendre leur impatience, leur colère face à un combat sans victoire contre le temps. Nous pouvons comprendre leur désarroi et leur méfiance face à des laboratoires incertains, hésitants et lents. La pression est nécessaire pour avoir des réponses car l’urgence est là. Mais cela vaut-il pour autant de s’en faire des ennemis ?

Le vrai message de ce film est celui du courage

Malgré la rationalité dont nous devons faire preuve, nous ne pouvons qu’être avec eux. Avec cette jeunesse militante, réaliste sur les conséquences du VIH, mais aussi lucide sur sa propre condamnation. Vivre chaque instant avec ce mal pourrait conduire à s’exclure, s’apitoyer sur soi-même. Et pourtant, ils se battent, ne lâchant le combat que par incapacité physique – et non mentale. L’Homme devient un être surprenant et nous ne pouvons qu’applaudir devant leur détermination et leur sacrifice. Ce film méritait bien des récompenses, celles d’un sujet original mais aussi journalistique.

Pour finir, nous parlerons d’Act Up. Quels autres combats a-t-elle menés ?

Elle demeure un rempart pour protéger les acquis fragiles et vacillants. Par exemple, elle organise en 1992 une manifestation au Sénat pour abroger des lois qui ne vont pas dans le sens du progrès. Ces deux lois injustes convenaient de remettre deux délits en place. Celui de transmettre le VIH mais également celui d’être un homosexuel. Soigner les malades était une de ses priorités.

Grâce à Act Up, il est permis depuis 1993 qu’un séropositif puisse se faire rembourser le traitement à 100%. Malheureusement, elle est aujourd’hui en redressement judiciaire depuis 2014. Qui se souviendra si elle disparaît de son utilité pour la société ?

Ce film sera là pour nous le rappeler ainsi que de ne pas oublier ses premiers disciples.

Fabien Collette

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